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Salon du livre 2017

Le Salon du Livre

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« Wir konnen den Kontur des Fühlens nicht, nur, was ihn formt von außen »

Salon du livre 2017
Salon du livre 2017 Crédits : LIONEL BONAVENTURE - AFP

Je n’ai pas connu l’époque lagerfieldienne, quand il se tenait encore sous la verrière du Grand Palais, mais cela fait presque 20 ans quand même que je fréquente le Salon du Livre. 

Mes plus anciens souvenirs de parisien, les traces archéologiques de ma montée à Paris se confondent largement avec ces allées alcoolisées les soirs d’inauguration, et avec les souvenirs confus des premières stars que j’y ai croisé en abondance, la calvitie de Bernard Werber et les cheveux de Nathalie Rheims, les romanciers baby-rockers publiés aux éditions Scali, Michel Déon, Lolita Pille, PPDA. 

J’étais tellement envieux. 

Je me souviens avoir plongé ma main dans un seau à champagne pour faire pleuvoir des glaçons sur tous ces happy few — et si c’était moi le véritable inventeur du ice bucket challenge

Je ne peux pas exclure totalement cette autre hypothèse, nettement moins sympathique : si j’ai voulu devenir écrivain c’est pour passer de l’autre côté, être reconnu à mon tour, goûter à cette gloire si parisienne d’être félicité pour un petit paquet de feuilles cousues sous une couverture beige. 

Si j’avais eu 20 ans à Los Angeles j’aurais rêvé sans doute d’être scénariste. 

C’est pour cela qu’années après années je suis venu éprouver sous le hall 1 de la Porte de Versailles : moins la persistance de mon ego que son irréductible contingence, moins la forme libre de mon ambition sociale et littéraire que sa conformation à des contraintes structurelles extérieures. 

Je m’étais attaché autrefois à apprendre par cœur cette phrase de Rilke : « Wir konnen den Kontur des Fühlens nicht, nur, was ihn formt von außen », nous ne connaissons pas les contours de nos sentiments, seulement ce qui leur donne leur forme de l’extérieur. Mon ambition, jeudi soir dernier et comme à chaque inauguration du Salon du livre, avait la forme d’une grosse baleine échouée d’Anish Kapoor. 

Je vais au Salon du Livre à chaque fois avec réticence, je finis toujours ivre mort dans le double fond des stands, là où on cache le champagne et les manteaux. Sur 10 000 mètres carrés de moquette, je dois être responsable de la ruine d’au minimum 50. 

Ceci dit cette année je me suis bien tenu. 

C’était la première année peut-être où j’avais le sentiment qu’on me reconnaissait — et l’impression aussi de connaître tout le monde. De connaître surtout, ce jeune homme de 20 ans un peu ivre prêt à donner n’importe quoi pour voir publier sa nouvelle de 50 pages qu’il appelait roman et dont expliquait, sûr de lui, titubant, que c’était un chef d’œuvre. 

Je me souviens du grand livre poster annuel Panorama de l’édition du Livre Hebdo spécial Salon du Livre. Il était accroché dans la réserve de la librairie où je travaillais. 

Ma partie préférée du travail de libraire — plutôt mourir que conseiller un livre ou rédiger une notice sur un bandeau, j’étais aussi orgueilleux qu’avare de ma plume — consistait à déballer les cartons et à scanner les livres avec une douchette laser au pied du grand poster.

Je me rappelle des grandes manœuvres du début des années 2000, j’en voyais tous les ans les conséquences sur les sphères colorées du Panorama de l’édition, et plus encore sur les cartons que j’ouvrais : Havas devenu Vivendi — on disait VUPS, pour Vivendi Universal Publishing Service, le Seuil devenu Volumen, puis racheté par La Martinière grâce à l’argent de La Terre vue du ciel. Et c’était bien cela, que j’avais sous les yeux : une vue aérienne du Salon du Livre. Mieux, c’était un diagramme du champ sociologique, au sens de Bourdieu, où je rêvais de me mouvoir — ou d’être mu jusqu’au Nobel. 

L’une des premières fois que je suis venu, comme libon m’avait assigné une tâche de vigile dans un coin du stand Payot-Rivage. J’étais à deux pas du carré VIP à la moquette rouge du stand voisin et je m’étais fait sévèrement recadrer quand j’y avait passer un bras raire, on m’avait assigné une tâche de vigile dans un coin du stand Payot-Rivage. J’étais à deux pas du carré VIP à la moquette rouge du stand voisin et je m’étais fait sévèrement recadrer quand j’y avait passer un bras pour attraper une coupe de champagne — le pétillant élixir sociologique. 

Du coup, je boudais un peu. Le dernier jour, tout partait au pilon dans des cartons géants, et je me souviens que j’avais récupéré seulement les deux tomes de Choisir son Ouverture, dans la collection Echecs-Payot.  Je joue très mal aux échecs, mais j’aimais l’idée de donner à mes futurs premiers coups l’apparence de la foudre. 

Une apparence qui manquait à ce jeune homme ivre d’orgueil qui titubait derrière moi comme un premier roman. Mais j’étais magnanime, j’étais prêt à tout lui pardonner — tout sauf ce glaçon froid comme la mort qui me glissait dans le dos.

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