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Salvator Mundi, Leonardo da Vinci

Le Salvator Mundi

3 min
À retrouver dans l'émission

Un mauvais romanesque fait écran, depuis le triomphe absurde du Da Vinci code, à notre réception de l’œuvre de Vinci.

Salvator Mundi, Leonardo da Vinci
Salvator Mundi, Leonardo da Vinci Crédits : AMERICA - AFP

La réapparition d’un tableau disparu, un prix qui double à chaque vente jusqu’à dépasser celui du musée qu’on a construit pour l’accueillir, des doutes sur son authenticité, une querelle d’experts et enfin sa disparition pure et simple : un mauvais romanesque fait écran, depuis le triomphe absurde du roman de Dan Brown, à notre réception de l’œuvre de Léonard de Vinci. 

J’aime beaucoup pourtant, et de façon mystérieusement simple, ce Salvator Mundi à la tête un peu ronde qui tient dans sa main gauche une boule transparente. 

Avec une malice géniale Daniel Arasse avait déclaré un jour que son tableau préféré était la Joconde. 

Si on me demandait aujourd’hui quel est mon objet préféré sur la Terre je dirais que c’est cette grosse boule transparente. 

Je le sais car avant elle c’était un objet beaucoup plus prosaïque : les gros M transparents des jingles publicitaires de la chaîne M6. C’est le plus bel habillage de chaîne que j’ai jamais vu. Ni le logo d’Antenne 2 par le peintre Mathieu, ni les anamorphoses du générique de Thalassa ne m’ont fait ça : une émotion pure, enfantine et intacte. Cela dure quelques secondes à peine. Le gros M transparent pivote sur lui-même comme un prisme sophistiqué. Ses angles ont la douceur des meubles en plexiglas fondu, il lui arrive de se remplir d’eau ou de petites billes translucides et d’apparaître, inexplicable et pur, au milieu d’un paysage. On est alors obligé, c’est à cela, je crois, que tient l’essentiel de sa beauté énigmatique, d’admettre que ce M majuscule n'existe pas vraiment, sinon comme une déformation du fond de l’image, ou plutôt que s’il existe, nous sommes seulement capables de discerner les modifications des choses dans lesquelles il s’incarne.

Ce que le Christ de Léonard de Vinci tient à la main, au fond, c’est sa main elle-même, telle qu’elle apparaît filtrée, repoussée dans les profondeurs de l’image par la déformation optique du globe, c’est sa tunique, subtilement annelée par cette chose posée entre elle et nous, mais en réalité dissoute, comme une tâche d’eau, dans ses fibres bleuâtres.

Les peintres figurent souvent la fragilité du verre par des taches blanches en forme d’arc qui dessinent négativement ses courbes cassantes. 

Il n’y a rien de cela, ici, ni contour, ni artifice visible : seulement un obscurcissement de la couleur turquoise, une pâle illumination de la paume du Christ : le peintre n’a eu recours à aucuns trucs grossiers, extérieurs et superficiels, son globe n’est ni une cage lumineuse formée par quelques géodésiques, ni le trop sage dégradé de couleur d’une boule vaserelienne, mais une substance pure, profonde et aquatique.

C’est une zone de flou, une masse, plutôt qu’un volume, quelque chose qui m’a laissé en fait si perplexe, depuis que je me suis décidé à le regarder vraiment, attrapé par sa dureté moelleuse et sa rafraîchissante chaleur, que je décline, depuis plusieurs jours, les métaphores explicatives. 

Faute de pouvoir percer le mystère compact de ce globe j’ai laissé mes yeux en évider la substance et mon esprit en faire fuiter, comme un robinet atrophié, le contenu mental.

J’ai vu dans ce globe aquatique tenu par une main humaine une métaphore, évidemment, de l’anthropocène, ce concept pratique et vague qui flotte comme une méduse devant nos représentations du monde et dont l’usage savant signale notre contemporanéité soucieuse. 

Bon élève, j’ai ainsi retrouvé mon globe dans la galerie de dessin d’un passage qui présentait, sous une voûte ogivale encore intacte, une collection d’aquarelles d’éruptions volcaniques.

Plus effrayant, je l’ai retrouvé aussi dans l’image d’une main médicale qui présentait sur twitter un objet répugnant et blanchâtre : un cœur humain qu’on avait vidé de son sang.

Plus kitch, je l’ai vu aussi dans un énorme coussin violet, éventré en travers de ma rue, qui déversait comme le ciel d’orage d’un tableau de Giorgione les millions de grêlons de son rembourrage en polystyrène — et je me suis demandé, devant le flux ininterrompu qui coulait vers l’océan, si tout ce plastique, comme les billes que l’état de Californie, en désespoir de cause, répand l’été dans ses réservoirs d’eau, ne pouvait pas un avoir un effet bénéfique sur le climat.

J’ai enfin mis le globe comme fond d’écran sur mon iPad, avec toute la religiosité requise, à la place des piliers de la création, la plus jolie et la plus païenne des photos de Hubble. 

Et comme Vinci, convaincu que le mystère du tableau était dans ce détail, j’ai veillé à ce que la main du Christ, pour l’aider un peu dans son écrasante mission, soit soutenue par le cadre de l’image.

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