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Homme rangeant un dossier 'top secret'.

Le secret défense

3 min
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Le secret défense tenait mystérieusement éveillé ma ville pavillonnaire.

Homme rangeant un dossier 'top secret'.
Homme rangeant un dossier 'top secret'. Crédits : Jan Stromme - Getty

J’ai marché l’autre jour à travers Saint-Quentin-en-Yvelines, au milieu des sièges sociaux, à trois ou quatre étages d’un parc d’activité. Les haies qui séparaient ces bâtiments étaient épaisses et les rues portaient les noms prometteurs d’Ampère, de Laplace, de Niepce et de Newton. 

Mais bizarrement j’ai pensé à Sautet et au personnage de petit industriel en faillite qu’incarnait Montand dans « Vincent, François, Paul et les autres », en 1974. C’était à peu près l’âge, si j’en croyais l’ancienneté des vitrages et la grandeur des arbres, de mon parc d’activité. Montand était en prise, en ces années de rupture marquées par le choc pétrolier, à un risque imminent de faillite, et la véritable intrigue du film était là : ce symbole de virilité à l’ancienne, à la fois taiseuse et enjouée, était soudain obligé de demander de l’argent à ses amis pour sauver son atelier d’usinage. Sautet, je l’avais lu dans une interview, avait pensé à l’usinage après avoir découvert, dans les pages jaunes, la surreprésentation de cette activité dans le tissu industriel de la banlieue parisienne. 

On ne sait jamais ce que son usine fabrique, sinon qu’il doit absolument investir dans une nouvelle machine aux découpes plus précises que celles de la génération précédente. 

Son drame personnel est ainsi l’annonce, discrète, de toutes les tragédies industrielles à venir. 

Mais le paysage dans lequel j’évoluais, l’autre jour, dans Saint-Quentin-en-Yvelines, avait plutôt bien résisté à tous les stress tests qui avait suivis cette première alerte : l’arrivée des multinationales, avec le siège français de Mercedes et celui du fabriquant de lentilles Rodenstock, la tertiarisation, avec le siège régional de la Banque Populaire et du Crédit Agricole, l’irruption d’internet, avec la start-up de commerce en ligne Alltricks.

Je suis anormalement sensible à ce genre de paysage.

La chose remonte à une étude de cas d’un cour de technologie au collège sur notre environnement industriel immédiat, et à la découverte des pépites technologiques cachées dans notre environnement pavillonnaire, comme ces deux immeubles en brique du spécialiste danois de la vibro-acoustique, Brüel et Kjaer, tout près de mon école primaire, à quelques mètres du petit bois où j’allais enfant ramasser des silex taillés, et adolescent fumer des pétards — il ne me fallait pas moins de dextérité manuelle pour réussir à les rouler, avec mes doigts gelés, qu’il avait dû en falloir à mes prédécesseurs pour tailler ces pointes de flèches. 

Savoir que j’avais retrouvé ces techniques oubliées de la main à quelques mètres des salles blanches du spécialiste danois du silence donne à ces aventures de jeunesse un cachet kubrickien qui me ravi.

Il y avait également, un peu loin, sur le chemin du collège, une entreprise d’électronique, aujourd’hui disparue, aux acides malodorants et au site aujourd’hui en pleine dépollution.

Il y avait aussi, près de la gare, une grande papeterie qui recyclait d’impressionnants cubes de déchets compactés. 

Il y avait enfin, un peu plus au sud, entre Saint-Vrain, Ballancourt, et Vert-le-Petit, près des cressonnières où nous étions allés pique-niquer à vélo avec l’école, à la fin du CM2 — presque à la fin de l’enfance — une installation nucléaire secrète dont je n’ai jamais connu que les grandes clôtures anti-intrusion et les photos floutées dans Google Maps : l’usine du Bouchet.

C’est ici, m’a appris Wikipédia, qu’on a raffiné l’uranium de la pile Zoé, le premier réacteur nucléaire français, dans le Fort de Châtillon. Ici aussi qu’on a retraité son combustible irradié pour extraire les premiers grammes de plutonium, nécessaires à la fabrication de la bombe.

Je n’avais pas d’amis dont les parents étaient militaires ou physiciens. Je me souviens tout au plus, dans le cabinet de notre médecin de famille, d’une pièce de métal usinée aux ailettes compliquées qui s’était avérée être, quand j’avais posé la question, un morceau du tube par lequel on alimentait les réacteurs nucléaires en combustible.

Un ami de ma tante, une sorte d’affairiste qui vendait à peu près de tout et à qui mes parents avaient acheté du carrelage, qui s’avéra à l’observation être exactement le même que celui de la nouvelle salle de spectacle municipal, avait aussi récupéré, c’était après la Guerre du Golfe, des lunettes de vision nocturne.

Le secret défense, ténu, était néanmoins dans l’air et tenait mystérieusement éveillé ma ville pavillonnaire.

L’une des rues qui menaient à mon école s’appelait justement la rue des Acacias. 

Acacia, comme le nom du programme secret de fabrication d’armes chimiques, peut-être du gaz sarin, qu’aurait conduit l’armée française, entre 1986 et 1989, dans l’usine du Bouchet, à 5 kilomètres de mon école.

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