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Palais du Luxembourg vue du jardin.

Le sénat

3 min
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J’aimerais assez, je crois, devenir sénateur.

Palais du Luxembourg vue du jardin.
Palais du Luxembourg vue du jardin. Crédits : AGF - Getty

Peu d’endroits m’ont aussi facilement conquis que le Sénat, où j’ai été auditionné un jour, par la commission de l’aménagement du territoire. Moquette épaisse, voûtes peintes, dorures, calme souverain de lieu : j’avais trouvé mon territoire et j’en trouvais tous les aménagements charmants. Je ne pousserai probablement pas plus loin l’aventure, mais je me serais bien vu Sénateur, l’espace d’un instant. 

Toute réforme brutale du bicamérisme me trouvera en tout cas de son côté : l’affaire Benalla a encore montré qu’il était un contre-pouvoir indispensable, quand la crise des Gilets-Jaunes a rappelé qu’il était, par le lien naturel qu’il entretenait avec les territoires, un élément clé de notre démocratie. 

Je cherche en vain, après deux ans de mandature, un député La République en Marche à qui je pourrais sans crainte confier la défense de mes libertés. 

Le Sénat me semble définitivement plus fiable, moins assujetti à l’exécutif. 

Longtemps, la France se gouverna d’ailleurs ainsi, avec une grande assemblée annuelle des territoires : c’était à l’époque gauloise et j’ai parfois la nostalgie des grandes nations celtes qui cohabitaient alors sur le territoire actuel de la France. 

Cela ne me semble pas tellement plus idiot que l’état-nation. 

J’ai été frappé, moi qui suis ordinairement si patriote, de trouver, à l’automne dernier, après les violences de l’acte III, qu’à tout prendre, si la France était à ce point irascible et ingouvernable, il était peut-être temps, deux millénaires après Alésia, d’en abandonner l’idée. 

Était-ce le parisien, en moi, qui se sentait spécialement attaquer par cette irruption imprévue du peuple, qui se sentait soudain traité, légitimement peut-être, en parasite ? Était-ce l’ancien provincial, l’ancien habitant des provinces, qui voulait obscurément reprendre à l’Etat sa vieille indépendance ? Était-ce, de façon plus honteuse, la manifestation pré-vichyste d’un instinct de la défaite venu de juin 40, et entraînant un penchant soudain pour le régionalisme ? Toujours est-il que j’étais prêt à rendre à Toulouse, à Lyon, ou à Nantes tous les duchés déchus, quitte à me contenter pour finir d’un domaine royal rétréci au périphérique : c’est dire mon désarroi. Je sentais, vraiment, pendant ces quelques journées qu’il peut paraître ridicule, avec le recul de qualifier de prérévolutionnaires, que tout redevenait néanmoins liquide et que l’idée réconfortante de la France, pour la première fois, peut-être, s’éloignait de nous. 

Et combien de millions étions-nous, d’ailleurs, comme sur une autre place de la Concorde, à regarder comme un présage le mauvais raccord maquillage au cou de notre souverain ? Suis-je le seul, alors, à avoir senti qu’il jouait sa vie ? Le seul à m’être dit un instant qu’il désirait, pourquoi pas, après l’anomalie remarquée de son sacre à 39 ans, cet autre type de sacre, ce pacte de sang et d’absolu avec l’histoire ? 

Toujours est-il que, pendant l’hiver, j’ai repris l’écriture, depuis longtemps abandonnée, de mon journal intime, pour y noter ce que j’entendais, ici ou là, de la situation, et plus encore pour garder une trace de mon appréhension successive de l’événement, au cas où — et j’allais en pensée jusqu’à ma condamnation à mort ou mon exécution sommaire par une milice quelconque. 

Il m’est resté de tout cela un scepticisme renouvelé pour la politique — la certitude, en tout cas, que là n’était pas mon objet, le lieu par où je serai sauvé. J’ai vu des gens développer des intuitions excellentes, d’autres se mettre à dire n’importe quoi. Moi, j’étais un peu entre les deux, plutôt curieux, mais légèrement trop paranoïaque — ou trop soucieux de mon confort bourgeois pour bien penser les choses. 

Ma confiance pour les territoires, l’idée que c’est par les paysages que la France serait toujours sauvée, elle, ne m’a en revanche jamais abandonnée. 

Et j’ai apprécié, secrètement, que la crise mette les géographes au centre du jeu. 

Repensant au Sénat, et à ma passion pour la géomorphologie humaine — je ne rate jamais aucun amphithéâtre romain, que ce soit sur la route de Compiègne ou, défiguré par les ronces, sur les hauteurs des Andelys — j’ai récemment découvert que ces structures en hémicycle étaient antérieures à la conquête de la Gaule par César, et qu’il s’agissait de la reprise d’une forme architecturale grecque, et de son adaptation, avant de servir ultérieurement de théâtre, à des mœurs politiques celtes marquées par l’abondance des assemblées démocratiques territoriales. 

Au fond, il était historiquement, archéologiquement écrit que cette révolte, commencée par l’occupation de quelques ronds-points, remette en jeu des choses qui, contrairement à ce que j’ai longtemps cru, ne remontaient pas à l’Ancien Régime, mais à des configurations territoriales bien plus anciennes. 

Voilà ce que j’aurais à dire, quand je retournerai au Sénat. 

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