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Des légionnaires français au cours d'une session d'entrainement en Corse

Le service militaire

3 min
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Le service militaire : la plus grande terreur de mon enfance.

Des légionnaires français au cours d'une session d'entrainement en Corse
Des légionnaires français au cours d'une session d'entrainement en Corse Crédits : François Desjobert - Getty

J’ai décalqué un été dans les Landes un F117 furtif. C’est le plus loin que j’aie été en dessin. Le sol autour de moi était plein d’épines de pins entrecroisées et mon avion d'arêtes en graphite. Il y avait des incendies au loin, ça sentait la térébenthine et c’était l’été où Saddam a envahi le Koweït. Je dormais sur un lit de camp, mon cousin buvait tous les jours un grand  verre d’eau ferrugineuse pour renforcer sa musculature et nous avons gravi sans difficulté la dune du Pilat en ligne droite.

Je n’ai jamais été aussi proche d’une carrière militaire que cet été là, même si j’étais encore effrayé par ce que m’avait raconté un autre cousin, plus âgé, qui sortait d’un camp scout, et dont les yeux flamboyaient encore d’avoir sauté par dessus des grands feux. J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’un rituel obligatoire, d’une sorte d’annexe dangereuse au service militaire. 

Le service militaire : la plus grande terreur de mon enfance. 

Je n’avais peur ni des armes ni du feu, mais de la prison militaire et du peloton d’exécution. Je ne me voyais pas mourir d’autre chose que d’insubordination. Cela datait d’un changement d’établissement scolaire, quelques années plus tôt. J’étais plutôt timide, je venais de déménager. Je jouais, je m’en souviens, de façon un peu factice, je faisais semblant dans la cour de récréation d’être un conscrit comme les autres. J’avais fini, pourtant, un midi, par m’intégrer vraiment, par m’amuser un peu. Beaucoup, même, nous jouions à chat et mon niveau d’engagement physique devait être terrifiant à voir puisqu’il avait conduit le directeur à s’interposer. Je me sentais enfin libre, et j’avais refusé, spontanément, d’obtempérer à son ordre de retrait. 

J’avais passé le reste de la récréation prisonnier de son petit bureau et je ne voyais aucune raison d’imaginer que cela pourrait être différent pendant mon service militaire. J’aurais désobéi une fois de trop et on m’aurait rapidement fusillé, après quatre ou cinq passages dans les geôles de la caserne. J’étais terrifié, d’ailleurs, par les casernes et par tout ce qui pouvait leur ressembler — le mur de la prison des femme de Rennes, un lycée de centre ville, la porte du cloître de la cathédrale Saint-Spire à Corbeil- Essonne.

C’était près du magasin de musique où nous devions nous procurer une flûte pour entrer en sixième : mon futur n’avait rien à envier à celui des enfants de Hamelin, d’abord apprendre la flûte, puis passer au Famas, les rituels étaient bien rôdés, ma vie était horrible et condamnée : je n’étais pas dupe de l’éducation nationale, je savais que les enfants de Jules Ferry, à peine instruits, avaient été conduits à Verdun pour être désalphabétisés.

J’avais peu de chance d’en réchapper : les pieds plats étaient réformables, je le savais, mais par malheur les miens étaient creux, et je devais monter, tous les mercredis, sur la machine lumineuse d’un orthopédiste qui me confectionnait d’improbables semelles. A mesure que ma voûte plantaire se rapprochait du sol, mes chances de survie augmentaient, mais l’homme, barbu et inquiétant — c’était les années 80 il ne devait rester, dans toute la France, que deux ou trois milles barbus, et essentiellement dans l’informatique — arrêterait, je le savais, le processus à temps pour me rendre apte au service. Je regardais, dans la boutique qui jouxtait son cabinet, les fauteuils d’aisance et les déambulateurs avec beaucoup de pitié pour moi-même : je n’aurais pas la chance de vivre aussi longtemps.

D’un jospinisme modéré, j’avais accueilli l’élection de Chirac avait scepticisme.

Et je lui en ai rapidement voulu, au moins autant qu’à mes parents, pour l’horrible été qu’ils m’avaient fait passer en Allemagne — les voyages linguistiques : un autre rite d’initiation, plus méchant que la flûte, un peu moins que l’armée. J’avais dû expliquer, pendant trois longues semaines et à des Allemands aussi peu francophiles qu’ils pouvaient l’être — c’est à dire très peu, les Allemands, étaient encore tenus, en ces années-là, d’être anormalement polis avec l’Europe entière — que je n’étais vraiment pour rien dans la reprise des essais nucléaires à Mururoa. Je dois pourtant au président Chirac le plus beau jour de mon adolescence : c’était le 22 février 1996 et il venait d’annoncer l’arrêt probable du service militaire. Je l’ai vécu comme un armistice personnel.

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