LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
L'historien et philosophe Gershom Scholem en 1925.

Le sionisme, paradoxal remède à la crise des idéologies ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Dans le monde des idées, la proposition d’une terre promise intellectuelle, où nous deviendrons magiquement meilleurs si nous y entrons tous ensemble, a quelque chose de séduisant.

L'historien et philosophe Gershom Scholem en 1925.
L'historien et philosophe Gershom Scholem en 1925. Crédits : National Library of Israel / Wikicommons

Lisant un livre de Scholem sur Benjamin, dans lequel celui-ci applique, comme par déformation professionnelle, à la vie intellectuelle allemande sous la république de Weimar les outils philologiques qu’il a déployés pour analyser la cabale, légendaire sommet de complexité intellectuelle, j’ai éprouvé un sentiment assez vif de déclin. 

Je ne crois pas qu’on atteigne jamais le niveau intellectuel qui s’est déployé là-bas avant-guerre — un sérieux presque effrayant, à l’allemande, mêlé à un penchant, juif et paroxystique, à l’étude et aux dilemmes moraux, phénomène encore accentué, ce sera on le sait le choix de Scholem, pas celui de Benjamin, par la tentation sioniste, qui exigeait alors, des intellectuels juifs allemands, qu’ils reconstruisent pour eux même, en moins d’une génération et sous la menace chaque jour plus envahissante du nazisme, une philosophie de l’histoire qui inclut à la fois les acquis laïcs de l’historiographie moderne, le froid rationalisme des utopies post-kantiennes, et la promesse renouvelée du messianisme — dilemme des juifs assimilés, soudain confrontés à la sortie possible du Sinaï européen, auquel leurs parents, comme ceux de Scholem et de Benjamin, avaient sacrifié à tous les veaux d’or de la modernité, et n’avaient pas prévu la réouverture d’un procès inachevé, celui des rapports oubliés entre le politique et le religieux. 

Tout concourait en fait à ce que les intellectuels d’alors, mobilisés par des urgences autrement plus anciennes que l’urgence climatique, soient plus profonds que nous, plus inquiets, aussi, et intellectuellement plus alertes. Notre seule supériorité intellectuelle, toute relative, tiendrait à ce que nous avons, nous, assisté en sortant de l’enfance à la chute du communisme — quand celui-ci a pu leur apparaître, à eux, comme une solution possible aux paradoxes messianiques du sionisme. 

À cet égard, les lettres de Scholem, le sioniste, à son ami resté en Allemagne et de plus en plus tenté par le communisme, sont d’une grande clarté : il en ressort cette idée que si le sionisme est aussi nécessaire qu’insatisfaisant, le communisme est aussi cohérent que dispensable.

Et j’ai repensé à nous, les petits intellectuels victorieux et libéraux d’aujourd’hui, qui ont laissé l’histoire trancher pour eux des questions idéologiques qu’ils auraient été bien incapables de résoudre sans elle.

De même, s’il a longtemps fallu l’intelligence de Scholem pour tenir ensemble les parties séparées, religieuses et laïques, de l’incohérent Israël, c’est encore l’histoire qui a le mieux trancher en faveur de sa création. 

Ainsi, par deux fois, on aura vu mentir ce bel aphorisme, “ce que peut le temps, la raison le peut aussi”,  aphorisme qui établissait la supériorité de la raison sur l’histoire, ou des intellectuels sur les politiques, et que Scholem attribuait mystérieux aux “vieux juifs espagnols”, plutôt qu’à Hegel, quand il le citait à la fin d’une lettre à Benjamin, lettre précisément consacrée à la critique d’un matérialisme dialectique auquel il reprochait à son ami de trop facilement céder : “tu ne seras sans doute pas la dernière victime, mais peut-être la plus incompréhensible, de la confusion entre religion et politique.”

Je n’ai pu m’empêcher de penser à Israël, mise en scène la plus récente, ou la plus flagrante, de cette confusion peut-être insurmontable.

J’ai pensé à nous, aussi, qui étions, après 89, entrés sans effort dans la terre promise de la fin des idéologies.

J’aurais aimé croire, lecteur occasionnel de Hayek comme de Fukuyama, que l’idéologie libérale était intellectuellement conséquente, et métaphysiquement à la hauteur de sa rivale déchue, l’idéologie communiste. Mais je me suis mis à douter de cela, à cause, je crois, d’une anomalie dans la bibliographie de Pierre Manent, l’élève préféré de Raymond Aron, qui se fit connaître d’abord comme propagateur des idées libérales, dans les années 80, avant de très vite devenir, sans virer tout à fait néo-conservateur, l’un des meilleurs propagateurs français de Leo Strauss — un autre juif allemand, un autre célèbre correspondant de Scholem, qui ne croyait pas, lui non plus, à la trop facile victoire des modernes, et qui s’attachait plutôt à réinterroger les rapports inextricables du théologique et du politique. 

Notre seule supériorité intellectuelle ne viendrait pas du fait que nous avons repensé ceux-ci — trente années de graves paralysies intellectuelles causées par des affaires de voile sont là pour nous rappeler à la modestie —  que des grandes idéologies déconstructionnistes que nous avons inventées, une fois la trop religieuse hypothèque communiste levée, pour cesser de les voir, des idéologies qui, de l’écologie radicale aux utopies animalistes, de la théorie du genre à la pensée postcoloniale, relèvent d’une sorte de sionisme intellectuel : l’idée d’une terre promise où nous deviendrons magiquement meilleurs si nous y entrons tous ensemble.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......