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Le stade de France le 11 janvier 2008

Le Stade de France

3 min
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C’était un monde truqué, un plateau de théâtre — à peine l’herbe apparue on avait d’ailleurs peint sur elle des formes géométriques.

Le stade de France le 11 janvier 2008
Le stade de France le 11 janvier 2008 Crédits : FRANCK FIFE - AFP

J’ai longtemps cru que j’avais grandi entre la ville et la campagne, dans ce qu’on appelait pas encore le périurbain, mais qui avait la netteté d’une évidence géographique : la ville, qui continuait vers le nord sur plus de 60 kilomètres jusqu’au Goussainville où Cergy cassait ici bien nette, exactement au bout du jardin d’un de mes amis. 

Sa petite tondeuse électrique avait pour voisines immédiates les monstrueuses moissonneuses-batteuses de la Beauce et du Gatinais infinis. J’ai été déçu, justement, d’apprendre en revenant là-bas que cette frontière, que j’avais longtemps prise pour une entité organique, était aussi artificielle que celles de l’Utah ou du Colorado, ces grands États quadrangulaires. Contrairement à ce que j’avais aimé croire, je n’avais pas grandi sur le front brûlant de la ville concentrique, je n’avais pas surfé sur la vague modernisatrice des Villes Nouvelles. 

La ville s’était arrêtée ici, tout simplement, pour ne pas empiéter sur le parc naturel du Gâtinais, doté d’une charte urbanistique stricte. C’était déjà un peu vexant d’avoir grandi à la périphérie de Paris, alors d’apprendre que c’était plutôt à la périphérie d’un parc naturel, c’était d’une mélancolie amérindienne. Je m’en suis progressivement sorti en acceptant l’idée que la campagne et la ville, les entités rivales de mon imaginaire, étaient aussi artificielles l’une que l’autre. 

Le paysage était partout le même et c’était un paysage de convention. Il y avait la convention-ville, la convention-campagne et la convention-frontière. Tout était réuni sous la même gelée blanche —  j’entendais, parfois, le décors qui craquait sous mes pas : l’herbe n’avait pas l’évidence silencieuse d’une herbe naturelle. C’était comme ce morceau de fausse-nature qu’on avait fait remonter, là-bas, des anciens sols pollués  de la Plaine Saint-Denis, quand il avait fallu doter le Stade de France d’une pelouse aux normes de la FIFA. C’était un monde truqué, un plateau de théâtre — à peine l’herbe apparue on avait d’ailleurs peint sur elle des formes géométriques. 

Je n’étais pas sur la Terre mais au milieu du monde — j’avais seulement la chance, écrasé par la solennité du spectacle, d’être suffisamment au niveau du sol pour voir les lignes blanches bouger sur les brins d’herbe mobiles. Le monde autour de moi, sûr de lui, continuait à monter ses immenses gradins — le gradin de la ville et le gradin des champs. Des anomalies, peu à peu, apparaissent cependant dans le gradient infini des rangées identiques — des hybrides nature/culture, pour reprendre la terminologie de Latour. 

Il y avait du côté de la nature un parc animalier désert et une usine nucléaire interdite — des animaux pétrifiés sur les poteaux d’un portail et un interminable grillage vert. Je me souviens aussi d’une route forestière qui longeait de grands réservoirs de pétrole verts qu’on disait réservés à l’usage militaire. On croisait d’ailleurs, un peu plus loin le chevalet rotatif d’un authentique puits de pétrole.  

Inversement, on tombait très vite, du côté de la culture, sur des cités qu’on disait depuis longtemps reprise, comme le complexe d’Angkor, par l’état de nature. La frontière se nourrissait de ce type de fantasmes et tout cela est aussi flou, dans ma mémoire, que dans google maps — soit que la Google Car n’ait pas osé rentrer, soit que le secret militaire s’étende aux algorithmes. 

Mais j’ai fini par remonter la piste de ces paysages. J’étais guidé, initialement, par un vers de Houellebecq : « certains de nos désirs ont construit cette ville ».  C’était cela. Tout ce que j’avais vu, tout ce monde qui se dressait devant moi comme la mâchoire dressée d’un stade, tout ce déterminisme implacable n’était que la somme d’une multitude de petites décisions individuelles.

C’est sur une plage, la tête renversée, que j’ai réalisé cela, en observant les humains qui marchaient comme des mouches sur un plafond de sable. Ils étaient arrivés là, comme moi, au bout de la Terre et ils venaient se reposer un peu. Ils étaient, à cet instant, parfaitement libres. 

Et c’était cette liberté que j’observais — une liberté qui les conduisait, sur la plage immense et monotone, à choisir un emplacement plutôt qu’un autre. J’ai ainsi été un peu déçu quand j’ai compris, un peu plus tard, devant une photo aérienne de la plage, que des aiguilles en béton parallèles assuraient la bonne répartition du sable, et contraignaient les hommes, de façon invisible.

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