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Le mur autour de la Tour Eiffel

Le terrorisme et les nouvelles lignes Maginot

3 min
À retrouver dans l'émission

On a construit un mur autour de la Tour Eiffel.

Le mur autour de la Tour Eiffel
Le mur autour de la Tour Eiffel Crédits : PHILIPPE LOPEZ / AFP - AFP

Longtemps on a pensé que la dernière fortification qu’on aurait construite en France serait la ligne Maginot et qu’on avait compris, enfin, l’onéreuse inanité du dispositif, quand on avait vu l’armée allemande la contourner par les Ardennes, et l’armée française se mettre d’elle-même en position latérale de sécurité, tout en remuant, pathétiquement, comme un cheval couché sur le flanc à Azincourt, ses longs canons dans le ciel vide. 

Ce n’était vraiment plus comme cela que se gagnaient les guerres. Jean Monnet raconte dans ses Mémoires qu’il avait compris, dès 1914, que tout dépendait désormais de la logistique et du ravitaillement, et donc en dernier lieu du tonnage des bateaux, et que les seuls murailles qui comptent sont les parois de leurs soutes.

Les seules forteresses qui tiendront vraiment, après la transmutation instantanée de la ligne Maginot en champignonnière, ce seront ainsi les portes coulissantes de la bataille de l’Atlantique. Il est de tradition, depuis une vingtaine d’années, d’en attribuer la victoire à Turing, l’homme qui sut arrêter les cylindres électromagnétiques des machines Enigma, et faire deviner aux alliés l'emplacement des U-boot. L’histoire est incontestablement jolie, mais la réalité est encore plus féerique : la seconde guerre mondiale, ce sont avant tout des comptables qui l’ont gagnée. Dans la colonne perte, pour le mois de mars 1942 : 800 000 d’acier coulé au fond de mers. Dans la colonne profit, 1 000 000 de tonnes transformées par l’industrie américaine en bateaux et en armes nouvelles. Bilan : 200 000 tonnes. Au mois de mars 1942, la guerre était déjà mathématiquement gagnée. 

Le béton immobile du Mur de l’Atlantique ne put rien faire, on le sait, contre les blocs amphibies du port d’Arromanche et l’oléoduc de l’opération Pluto — Pipe-Line Under The Ocean, acronyme génial chargé de convoyer les 100 000 litres de carburant nécessaires aux déplacements quotidiens d’une division blindée. 

La guerre moderne, au fond, cherche la brisure de symétrie, c’est une bataille de mimes qui simulent un miroir appelé ligne de front. Le premier qui prend du retard, qui rate un mouvement de son double, est déclaré vaincu, et son adversaire à le droit de l’empoigner soudain. 

Je repensais à tout cela en passant devant la Tour Eiffel et en constatant qu’on avait finalement construit ce miroir imaginaire : une ligne Maginot en verre blindé en fait aujourd’hui tout le tour. Le monument, promis, à l’origine, à une destruction rapide aura finalement été coupé de Paris, supprimé, enfermé dans je ne sais pas trop quel espace mondialisé, mais un espace qui n’est plus tout à fait parisien : on ne peut plus passer sous la Tour Eiffel, il faut désormais passer par des portiques de sécurité situés sur le côté, c’est à la fois rien, et tristement définitif : le monument ne nous sera sans doute jamais rendu, on l’a guillotiné du sol. 

Mais que pouvait-on faire d’autre ?

La guerre asymétrique nous oblige à de tels ridicules, à transformer n’importe quoi en ligne Maginot, sachant que toutes les cibles potentielles qu’on aura protégées généreront autant de cibles nouvelles : l’ennemi, au lieu de nous imiter, génère des tourbillons partout. 

La guerre, un temps si rationnelle, est redevenue un processus stochastique. 

La seule chose qu’on sait, et c’est l’un des effets les plus contre-intuitif de la mondialisation, c’est que les terroristes ont à peu près le même imaginaire touristique que nous. Notre-Dame, la promenades des Anglais, la Tour Eiffel. Un ami me faisait d’ailleurs remarquer que la connaissance de la sociologie parisienne est plus poussée chez Daesh que chez les gilets jaunes : qui est réellement impacté par un feu de voiture sur l’avenue Kleber ? 

A tout processus stochastique, cependant, ses imperfections et ses récurrences cachées — il ne faut plus chercher la brisure de symétrie, mais le signe avant-coureur d’une répétition prochaine. 

Il n’existe ainsi à peu près aucun attentat qui n’ait pas été double : le World Trade Center a été attaqué une première fois en 1993, les locaux de Charlie Hebdo ont d’abord été incendiés, le Bataclan avait fait l’objet de menaces, comme le marché de Strasbourg, et le vol Alger-Paris devait s’écraser sur la Tour Eiffel à noël 1994.

Alors oui, sans doute, ce mur sauvera des vies. Ou plutôt il n’en sauvera aucune et c’est comme cela qu’on saura qu’il a fonctionné. Il y aura des morts, à un autre endroit. On appelle cela, en optique, la réfraction. L’indice de réfraction du monument est devenu si élevé qu’on peut aujourd'hui, même en s’en approchant à quelques mètres, ne plus le voir du tout.

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