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Un chariot dans un supermarché.

Le test de Rorschach... du supermarché

3 min
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Au supermarché se joue un match entre mon cerveau et la marchandise. Je continue à aller là non pas parce que j’y suis bien, je vais là-bas comme j’irai encore, bien longtemps après que tout ait été dit, chez mon psychanalyste.

Un chariot dans un supermarché.
Un chariot dans un supermarché. Crédits : PhotoAlto/James Hardy - Getty

Je suis passé complètement à côté de la révolution du Drive : je continue à me rendre dans des supermarchés deux à trois fois par semaine, pour acheter principalement du lait, des couches, de la litière et du houmous. Ça fait longtemps que faire des courses ne me fait plus rêver. Je connais tous les rayons et tous les produits, j’ai dépensé là, en quinze ans, dans un ancien Champion devenu Carrefour Market, quelque chose comme 50 000 euros — 100 000 euros peut-être : le prix d’une très longue psychanalyse. 

J’ai élargi au fil du temps ma pratique de la cure à d’autres établissements, au petit Franprix de la rue de Chantilly, au Monoprix de la rue Lafayette, au Naturalia de la rue Lamartine. Je sais où sont les meilleurs flocons d’avoine de mon quartier et qui fait le lait Hipp bio deuxième âge le moins cher. Je suis le meilleur acheteur de scarmoza de la fromagerie de la rue Cadet, le principal acheteur de baguette aux grains de la boulangerie de la rue des Martyrs : cela fait longtemps déjà que je n’envisage plus de manger du pain à moins d’1,50 €. Je sais qui fait les meilleurs flans et où sont les tomates cœur de bœuf à plus de 5 euros pièce. 

Mais pour les biens élémentaires, la lessive Skip en baril de 10 kg, la mousse à raser peaux sensibles, le liquide vaisselle Maison verte, le Chaussée aux moines ou les pâtes Barilla "trafilata al bronzo", je reste fidèle à mon Carrefour — mon praticien traditionnel. 

Je continue à aller là non pas parce que j’y suis bien, honnêtement je n’en suis plus là avec lui, dans le charme des premières années, de la première carte de fidélité qu’on prend, des saveurs de l’année qu’on découvre, comme ces inoubliables gnocchi Lustucru au fromage à tremper dans de la béarnaise. Non, je vais là-bas encore pour une raison plus mystérieuse, pour éprouver mon état mental et mon envie de vivre, je vais là-bas comme j’irai encore, bien longtemps après que tout ait été dit, chez mon psychanalyste.

J’avais été marqué par cette phrase de Lacan qui disait que l’inconscient sait tout. 

Je sais moi qu’il n’y a pas, après 15 ans, une seule molécule de mon corps, pas une liaison entre mes neurones, pas une cellule de ma peau, pas un globule de mon sang qui n’ait pas transité par mon Carrefour Market : je suis un supermarché qui respire, qui pleure et qui pense. 

Et je sais exactement, mieux qu’en lisant mon horoscope à la caisse, mieux qu’en faisant tourner à mon doigt ces vieilles bagues à cristaux liquides qui indiquaient autrefois notre humeur, quel est mon état mental en observant comment je réagis à mon supermarché.

Il ne s’agit pas seulement de voir si j’achète des bonbons, de la charcuterie ou des bouteilles de vin en quantité anormale, c’est plus subtil que ça, je sens, dès le rayon de pain de mie si j’ai le courage de regarder les dates de péremption, dès le rayon jambon si je suis capable de distinguer entre les marques indiscernables, les modes de cuisson, la présence de couenne ou de nitrites, si je suis ou non en bonne forme mentale. 

Je n’ai en général même pas besoin d’arriver jusqu’aux déprimants légumes, et de faire subir à mon cerveau le test de QI de la balance, pour savoir comment je vais vraiment.

Le match, entre mon cerveau et la marchandise, s’est joué dans les premières allées : aurais-je aujourd'hui assez d’appétit pour dévorer le monde, où vais-je considérer n’importe quel artefact comme un obstacle infranchissable à mon bonheur ? Suis-je dans un état mental à m’extasier devant les prouesses de texture du papier toilette Lotus Just-1, ou à pleurer devant les dés pipés d’une boîte d’apéricube ? La laitière de Vermeer va-t-elle me sourire, La Vache qui rit me faire un clin d’œil amical, la caissière va-t-elle me reconnaître, comme le fait si bien mon téléphone, depuis que je suis passé à l’Apple Pay ? 

Mais l’épreuve n’est pas tout à fait terminée, alors, il me faudra encore remplir la brochure de livraison et me souvenir de mon digicode — que j’ai tendance à oublier depuis que j’ai pris la paresseuse habitude d’utiliser un pass magnétique.

Il ne me restera plus, ultime test de vitalité, qu’à reparcourir ma rue dans l’autre sens, en espérant que la fourgonnette de livraison n’aille pas plus vite que moi, et que je ne passe pas, comme elle, à côté de ma vie.

par Aurélien Bellanger

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