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Une salle de théâtre

Souvenirs d'un spectateur de théâtre

3 min
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Je ne suis pas allé au théâtre, peut-être, plus de vingt fois dans toute ma vie.

Une salle de théâtre
Une salle de théâtre Crédits : Cavan Images - Getty

Je me souviens, sur le sol élastique orange de l’atrium d’une maternelle de Barentin, d’un spectacle de marionnettes qui faisait intervenir un bateau : quelqu’un secouait l’image d’une vague par un petit hublot.

C’était aussi irréaliste que la barbe du père Noël — je n’y croyais pas mais je n’avais cependant pas aimé que l’un de mes camarades dise qu’elle était en coton. 

Ni qu’on me fasse d’ailleurs monter sur scène en fleur géante, traumatisée.

Je me souviens des briquettes du théâtre de l’Agora d’Evry, comme si le dedans et le dehors était retourné, je me souviens de la joie de notre classe, dans la petite salle de spectacle de notre ville voisine, d’être un jour jeté, pour une représentation quelconque, dans le désordre obscur des coulisses, je me souviens encore que le pianiste de la comédie musicale que nous devions aller voir, avec ma classe de Première, avait fait une crise cardiaque, et qu’on nous avait fait visiter à la place de la représentation annulée les coulisses circulaires du Théâtre du Rond Point — et il n’existe aucun autre lieu que j’ai plus spontanément aimé que cette enveloppe normalement invisible, et douce comme l’intérieur d’une châtaigne. 

Visiter ces coulisses reste le plus beau spectacle auquel j’ai assisté. 

Mes parents m’avaient aussi raconté le plateau bifrontal rotatif de la pièce de Deschamps qu’ils étaient allés voir, et qui permettait au spectateur de voir la salle d’un restaurant au premier acte, et les cuisines au second — je n’ai pas vu la pièce, mais je la tiens encore pour l’un des grands chefs-d’oeuvre de l’art de la mise en scène, avec la fameuse scène du restaurant de Nikita. 

De même que le visuel d’une mise en scène, sur une affiche aperçue chez mon grand-oncle, le théâtreux de la famille, du Massacre à Paris de Marlowe par Chéreau, m’a convaincu du génie de celui-ci, et de là supériorité du théâtre sur l’opéra : il manquait Adjani mais la scène, aussi abstraite soit-elle, était littéralement inondée de sang. 

Je me souviens encore d’être allé avec ma classe de prépa voir le Faust de Goethe à la Comédie française : une tête énorme, verte ou bleue, celle du diable lui-même, s’avançait lentement sur la scène — c’était volontairement grotesque, mais pas absolument éloigné de la seule mise en scène de Claude Régy que j’ai vu, un ou deux ans plus tard, qui montrait deux comédiens avancer lentement l’un vers l’autre — ils mettaient à peu près une heure à se rejoindre en parlant lentement, et le public toussait à n’en plus finir. C’est cette année là aussi que j’ai vu — j’avais pris un abonnement au TNB de Rennes — mon unique Tchekhov. Je crois que c’était Platonov. J’avais 20 ans, et cela avait été une date un peu décisive, car cela parlait, dans mon souvenir, de devenir adulte, d’abandonner ses rêves, d’en finir avec l’absolutisme de l’adolescence — et de devenir artiste pour gérer, en rentier, les rares élans de vie qu’on arriverait à faire perdurer un peu, dans la nuit du conformisme. J’étais sorti de la pièce rassuré et vieilli. 

Suffisamment comblé en tout cas, pour arrêter d’aller au théâtre pendant un peu plus de dix ans

C’est alors que j’ai été contacté par Julien Gosselin pour débattre de Houellebecq, après une représentation des Particules élémentaires à Lille. 

J’ai été ébloui par la manière dont le théâtre était redevenu sous mes yeux absolument moderne — même si je devais, quelques heures plus tard, être anormalement fasciné, au restaurant, par la chemise en coton, incroyablement ample et merveilleusement épaisse, lourdement théâtrale, d’un professeur de théâtre. Sans que ce petit maniérisme  ne fasse d’ailleurs retomber mon enthousiasme, ni ne nuise à la précision de son propos — le théâtre ce soir était bien de retour, et c’était le meilleur ami de la littérature. 

Il me fallait au plus vite ajouter une catégorie théâtre à la page du même auteur de mes romans, et j’ai logiquement accepté de collaborer avec Julien Gosselin à la création d’une pièce originale. 

J’ai mis un autocollant sur la pomme lumineuse de mon MacBook, j’ai acheté un hand-spinner bien équilibré et silencieux et je me suis assis dans le public pendant presque toutes les répétitions. 

Et ce que j’ai vu, alors, ce n’était pas une mise en scène de théâtre, c’était l’assemblage d’un A380 rugissant en plein vol, et le bonheur absolu d’être l’un de ses réacteurs. 

par Aurélien Bellanger

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