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Jeune femme voilée souriant.

Le voile

3 min
À retrouver dans l'émission

"Voile sur les filles / Barques sur le Nil" : il n'y a que 11 ans entre la chanson de Claude François et l’affaire de Creil.

Jeune femme voilée souriant.
Jeune femme voilée souriant. Crédits : yongyuan - Getty

« Voiles sur les filles / Barques sur le Nil » : le 15 mars 1978 sortait, le jour des funérailles de son interprète, le single d’Alexandrie Alexandra, qui allait devenir l’un des plus gros succès de Claude François.

”Voiles sur les filles” : c’était tellement évident, joyeux, absorbé par le rythme et dissous par la rime qu’on l'entendrait à peine. La présence des barques déteindrait d’ailleurs par anticipation sur ces voiles, et je les avais, jusqu’à une révélation récente, toujours associés à ces barques, dans une description exotique du Nil immémorial au soleil couchant. 

« Voile sur les filles / Barques sur le Nil » : j’avais manqué la métonymie géniale, la description exhaustive, en seulement huit mots, du paysage complet de l’Alexandrie de la jeunesse de Claude François. Voile sur les filles : les parties terrestres, les rue, l’espace public et la terre ferme. Barques sur le Nil : le cliché de carte postale, le fleuve immense, le phare, la Méditerranée déjà, l’exil. 

Voile sur les filles : soudain le dessin serré d’Hergé se dilate, c’est l’une des premières images que je regarde, il y a un homme barbu sur un âne, qui passe sous un arc en fer à cheval, et des femmes voilées tout autour. Bientôt Tintin et Haddock recourront à cet accoutrement pour rester anonyme, et le voile restera, pour moi, de l’ordre du travestissement, encore plus que de l’exotisme.

Je le retrouverais ainsi, comme élément principal de leur costume, et presque comme signature, sur la tête des Vamps, l’un des plus malaisant duo comique du rire français, qui ferait passer les Chevaliers du Fiel pour d’hilarants intellectuels — le bon goût et la bienséance dans les années 90, c’était Elie et Dieudonné …

Restait que ce fichu fleuri sur la tête des héroïnes du rire rural et des salles de moins de 200 places, n’était pas assimilé à un signe extérieur de religion, pas plus que les coiffes bretonnes.

J’avais aussi noté, avec une certaine perfidie ‘laïcarde’, que mon collège n’avait fait aucune difficulté à relâcher dans la nature tous ceux de mes camarades qui, le dernier vendredi avant leur communion solennelle, étaient parti s’ébattre, en blanc, dans une prairie de Villabé.

Car je savais que la question religieuse était redevenue un sujet d’actualité brûlant, depuis la fameuse affaire du voile islamique de Creil, à la rentrée 1989.

Faire ça au peuple qui venait de fêter les 200 ans de l’être suprême, c’était clairement un sale coup, et cela relevait sans doute à de la basse politique. 

J’ai longtemps cru d’ailleurs, puisque la République était attaquée de partout, que le problématique surgénérateur Superphénix était lui aussi à Creil — j’avais mal entendu Creys-Malville.

Le voile était en tout cas entré dans l’actualité politique de la France, et ne devait plus jamais en ressortir.

Il n’y pourtant que 11 ans entre la chanson de Claude François et l’affaire de Creil.

“Voile sur les filles” : on opposera sans doute que ma méprise initiale était naturelle, le voile étant considéré en France comme un instrument d’occultation du féminin de l’espace public, il était logique qu’à force de voiler les filles celles-ci aient fini par disparaître.

C’est pourtant bien l’inverse qui s’est produit : on ne voit plus que des femmes voilées, et on ne parle que d’elles. Le voile est devenu comme une maladie du regard républicain, une obsession française.

C’est cela peut-être qu’est devenu le voile en France, 30 ans après sa transformation en combinaison médiatique : une sorte de tenue qui affole, qu’on soit homme ou femme, qu’on soit pour, contre, relativiste ou agnostique, quiconque en surprend un dans son champ de vision — le voile est devenu, gag suprême au pays de Bardot, la dernière frontière de l’érotisme français.

Je m’en suis rendu compte l’été dernier, dans les gorges de la Loire, l’un des derniers lieux où le fleuve se traverse encore à gué. Il y avait trois jeunes filles plantureuses qui, de l’eau jusqu’aux cuisses, prenaient des selfies de leurs fesses. À côté d’elle, à peu près du même âge et de la même couleur de peau, une femme se baignait en burkini, et on ne voyait qu’elle — c'était elle l’unique naïade que j’ai vu dans ma vie, une énigme géographique et sociologique complète, si bien perdue dans les racines mouillées de la France qu’elle en devenait, peut-être, une radicelle comme les autres.

Et j’ai rebasculé la tête, plus mécaniquement que sous l’emprise d’une véritable pulsion voyeuriste — j’avais trop d’heure de vélo derrière moi pour me préoccuper vraiment de ma libido — vers les trois grâces indifférentes. 

C’était comme si, soudain, la malédiction de Creil était levée pour moi.

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