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L'exposition Vasarely au Centre Pompidou

Le XX e siècle

3 min
À retrouver dans l'émission

Le XXe siècle c’est le nom d’un problème en art.

L'exposition Vasarely au Centre Pompidou
L'exposition Vasarely au Centre Pompidou Crédits : GERARD JULIEN / AFP - AFP

Le XXe siècle désigne le nom d’un problème en art. 

Houellebecq écrivait autrefois qu’à part la science-fiction il n’y avait rien à sauver dans sa littérature : “Siècle nul, qui n’a rien inventé. Avec cela, pompeux à l’extrême. » 

C’est pour les peintres une position encore plus tentante. Picasso le plus grand peintre du XXe siècle a fait à peu près n’importe quoi — génialement, bien sûr, mais avec une rage étonnamment nihiliste  et en se comportant comme s’il était le dernier peintre, le dernier interprètes de Titien et Velázquez. 

J’ai largement souscrit, d’ailleurs, en lisant l’Eloge de l’infini de Sollers, à l'héroïsation de Picasso — Picasso comme unique personnification paradoxale du XX e siècle, ce siècle de la défiguration. 

J’avais justement lu adolescent le livre de Dora Vallier sur l’épopée de l’abstraction et toute cette téléologie moderniste m’est encore trop familière pour que je cède vraiment à ces tentations réactionnaires.

J’ai cependant le XXe siècle fragile. C’est ce que je me suis dit en traversant en accéléré les deux expositions actuelles du Centre Pompidou, celle sur Vasarely et celle sur le cubisme : le siècle fermement tenu par ces deux bouts. Je manquais peut-être de la confiance que cette configuration appelait — la confiance d’un artilleur qui tiendrait une mitrailleuse par ses deux poignées et qui s’apprêtait à effectuer sur Paris un raid dévastateur depuis les hauteurs avant-gardistes de Montmartre ou Montparnasse.

J’ai bien aimé Vasarely, avec toutes les précautions requises, avec les lunettes de sécurité d’un goût certain pour la standardisation auquel se mêlait un peu de nostalgie d’enfance — ces bulles en aplats et en anamorphose me ramèneront toujours à ce panneau d’information municipale à l’entrée de Laval : une touche pompidolienne dans la ville du Douanier Rousseau.

Mes pièces préférées furent cependant, je l’avoue, le grand logo Renault rétro-éclairé et les couvertures de la collection Tel. Si on me demandait de donner une définition du structuralisme, je dirais que c’est cela, précisément : une théorie compatibles avec ce genre de couverture, un cauchemar de la raison, le degré le plus haut de fatalisme qu’on ait pu concevoir en France, l’hérésie terminale de la réforme janséniste, les rêveries d’un drogué devant une lampe à lave qui se poserait sans fin la seule question qui vaille : sommes nous vraiment des individus libres ou flottons nous indistincts dans cette grande masse rougeâtre et placentaire ? 

Vasarely, ce n’est néanmoins jamais désagréable, c’est comme un visite chez l’ophtalmo, ça gratte un peu la rétine mais ça ne fait pas mal.

Picasso, c’est moins sûr : il y a chez lui quelque chose du dentiste : une obsession pour les mâchoires, pour les larmes, une façon d’appuyer où ça fait mal.

J’avais ainsi basculé dans l’expo sur le cubisme.

Logiquement, on avait mis des Cézanne dans la première salle. Et ça ressemblait précisément à ça, le cubisme : chacun des coups de pinceaux du maître provençal traité avec le sérieux que mettrait un dentiste à traiter une carie. Devant une Sainte-Victoire, je me suis presque mis à entendre, à ressentir la vibration de la roulette. Toutes les toiles à venir était compactés là, la cubisme avait seulement écarté encore plus ces petites maisonnettes peintes d’un coup de brosse, il avait fait subir un détartrage à Cézanne — mais la plaque dentaire n’en s’en était reformée que plus vite : je suis entré dans une salle pleine de guitares et de journaux marrons comme je serais entré dans une bouche sale.

J’ai fini, ce n’est jamais bon signe, par contempler à la fenêtre les sheds en tôle bleu du quartier de l’horloge.

Je me suis alors souvenu qu’il y avait là dessous un Leroy-Merlin. Il fallait justement que j’achète un nouveau panier à linge sale, c’était l’occasion idéale. 

Rien ne me déprime plus pourtant que les magasins de bricolage, sauf justement les tableaux de Juan Gris et de Braque.

Je me suis même dit à un moment qu’on ferait mieux de mettre le Leroy Merlin sur les grand plateaux de Beaubourg et le centre Pompidou dans ces sous-sol dont l’architecture déboitée avait quelque chose de proprement cubique. 

J’avais ce matin là l’esprit mauvais d’un pamphlétaire. 

J’ai heureusement croisé, boulevard de Sébastopol, une sorte de dandy barbu qui tenait à la main un livre en carton gris dans lequel j’ai cru reconnaître les archives secrètes du situationnisme.

Le front était loin mais des balles perdues pouvaient encore m’atteindre

Le XXe, comme un jeu de piste labyrinthique et merveilleux, s’est soudain réouvert et j’ai compris que nous n’en aurions jamais complètement fini avec ses avants-gardes.

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