LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Un homme dictant un texte à l'assistant vocal de son smartphone.

L'écriture automatique et l'oralité de la littérature

3 min
À retrouver dans l'émission

Le mythe des manuscrits autographes est un phénomène récent : la littérature, longtemps, a été une chose orale.

Un homme dictant un texte à l'assistant vocal de son smartphone.
Un homme dictant un texte à l'assistant vocal de son smartphone. Crédits : Miodrag Ignjatovic - Getty

Ce qui caractérise peut-être le mieux les révolutions technologiques, c’est qu’on les prophétise presque toujours après qu’elles ont eu lieu. Ainsi de la voiture sans chauffeur : de la direction assistée à l’ABS, du régulateur de vitesse à l’aide au stationnement, la voiture sans chauffeur est un ensemble de technologies dont on a déjà, sans même s’en être rendu compte, adopté les trois quarts — les vibrations du volant, sur cette voiture de location à chaque fois que je franchissais la ligne blanche, n’étaient pas dues à la rugosité de la peinture mais à l’asservissement discret de la colonne de direction à des capteurs optiques. 

Dans son livre sur l’intelligence artificielle Darwin among the machines, l’historien des techniques George Dyson imagine la parabole suivante : sous nos yeux un ordinateur, soudain doué de conscience, se met à nous parler, et nous commençons à l’interroger : « Depuis quand es-tu vivant ? » Il est probable que la machine nous réponde alors qu’elle l’a toujours été, qu’elle l’est depuis le début, depuis le premier outil que l’homme a fabriqué, depuis que la première facette s’est détachée du premier silex biface.

De la même façon, à force de parler de l’irruption imminente d’une intelligence artificielle capable d’écrire des livres, on en aurait presque oublié les progrès continus et discrets de nos traitements de texte, qui nous suggèrent déjà, avec une précision remarquable, des mots complets, à peine les trois premières lettres du futur mot écrites.

J’ai ainsi écrit mon dernier livre en tapant toutes les 3-4 lettres sur la touche “entrée” avec l’énergie qu’on mettait autrefois à renvoyer le chariot des machines à écrire, et je n’en ai ainsi, techniquement, écrit que la moitié ou le tiers — attirant à moi, comme quand on active la fonction aimant pour ramasser le maximum de pièces dans un jeu, la foudre des lettres manquantes. 

Mais j’irai sans doute encore plus loin pour mon prochain livre : je pense que j’en dicterai directement des parties conséquentes. 

Ce qui relevait encore, il y a dix ans, de la science-fiction, de prouesses phonétiques exceptionnelles ou d’un don pour l’articulation hors du commun, s’est spectaculairement banalisé : les smartphones entendent aujourd’hui presque aussi bien que les humains, et je parle de plus en plus souvent , de plus en plus naturellement au mien, et ce dans des environnements sonores de plus en plus stressés. 

Mais sur le point de complètement sauter dans le vide de la littérature parlée, un dernier scrupule me retient, j’ai peur de perdre dans l’opération la singularité de mon style — ou mon âme.

Je sais pourtant que j’ai toujours écrit oralement — même en public, même en marmonnant de façon inintelligible et en retenant, à peine sortis de mes cordes vocales, les mots dans ma gorge. Je le sais car, alors que je n’écoute jamais de musique, je suis anormalement sensible à leur musicalité mystérieuse, mystérieuse au point de rajouter le mot « mystérieuse » sans véritable raison sémantique, juste pour flatter mon oreille intérieure, pour le plaisir secret de remuer mes lèvres dans le vide et de mordre dans la chair savoureuse d’un alexandrin imaginaire. 

La littérature, longtemps, a été une chose orale : les romans de Stendhal ont été largement dictés.

Le mythe des manuscrits autographes est récent : il ne date peut-être que du temps de Proust, et de ses manuscrits pleins comme des oreillers, et encore rembourrés de paperolles. 

Dans une lettre, Walter Benjamin se réjouit, alors qu’il écrit pour la radio à Francfort, d’avoir enfin réussi à adapter la complexité de son style aux exigences du nouveau média, en grâce à l’embauche d’une secrétaire, à laquelle il dictait ses chroniques. 

Je jure, et je suis certain qu’on me croira, que je n’ai jamais cherché à adapter mon style aux exigences du registre radiophonique. 

Mais j’ai déjà, je l’avoue, dicté intégralement des chroniques. Pas celle-ci, d’ailleurs, ou bien pas en entier. Et je ne crois pas qu’à l’oreille je sois capable de distinguer vraiment ce que j’ai dicté de ce que j’ai écrit. 

J’ai en revanche tenté de lire d’une traite, l’autre soir, l’équivalent de 10 chroniques d’affilée, pour une conférence que j’ai donnée, justement, sur Walter Benjamin — une conférence dont j’avais dicté la plus grande part. Et si mon téléphone, lui, m’avait parfaitement compris, je ne suis pas certain que le public ait été ce soir-là au niveau de celui-ci. 

Devant la brutale absence d’applaudissements de la salle, j’ai ressenti une soudaine empathie pour le peintre du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, mon double numérique. 

Aurélien Bellanger

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......