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Cheminée d'une usine relâchant de la fumée.

L’empreinte carbone : peut-on imaginer un optimiste malheureux ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Et si nous étions secrètement amoureux de notre empreinte carbone ?

Cheminée d'une usine relâchant de la fumée.
Cheminée d'une usine relâchant de la fumée. Crédits : Isabella Sthl - Getty

À la chute du mur, j’avais 9 ans, et je venais de finir la maquette en papier de la fusée Ariane 4 offerte dans mon Astrapi : c’est tout ce que je retiendrais, avec la lecture énigmatique, chez ma tante, d’un recueil de Plantu largement consacré à la crise des euromissiles, de la dernière décennie de la guerre froide : une défaite de l’apocalypse, le triomphe des usages civils de l’espace, des punks à crêtes vertes assis à califourchon sur le Mur, en remplacement des barbelés défunts. 

Je crois qu’après avoir vu ça, pour paraphraser Thierry Roland, un autre soir de victoire, on peut mourir tranquille. Enfin le plus tard possible, ajoutait-il philosophe. Le plus tard possible, oui, pour survivre au spectre de l’histoire et avancer le plus loin possible dans le nimbe de son effondrement : et un, et deux, et trois zéro, la Première Guerre et la seconde, et maintenant la guerre froide, il est difficile de retranscrire l’état de félicité de mes 10 ans, sinon en affirmant que le pessimisme a longtemps relevé pour moi de la seule science-fiction : je suis resté bloqué quelque part là-bas, nous serons pour moi toujours dix ans avant l’an 2000, toujours à la veille d’un nouveau lancement d’Ariane, jamais plus vraiment loin du paradis terrestre. 

La seule alarme remonte à ma lecture, anticipée, dans le Okapi de ma sœur, d’une inquiétante représentation du trou de la couche d’ozone, grand comme le premier cercle de l’enfer de Dante — mais vite refermé par l’adoption du protocole de Montréal.

La fin du monde, ce n’était définitivement pas mon truc. Les choses finissaient toujours par s’arranger, les murs par tomber, les trous par être comblés. J’avais même découvert, stade suprême de mon quiétisme enfantin, que quand j’étais confronté en classe à une difficulté particulière, je n’avais en général même pas à lever le bras, certain que mon problème, s’il était sérieux, était également universel, et qu’il mobiliserait tôt ou tard un autre volontaire.

Alors si le réchauffement climatique était si sérieux que ça, on finira bien par se mobiliser. Sa gravité était même plutôt rassurante.  Les optimistes sont ainsi, ils savent que même les tragédies, comme Phèdre, vont à leur terme, et “Que, malgré les complots d’une injuste famille / Son amante aujourd’hui me tienne lieu de fille !”: tout ne finissait pas si mal, au moins pour Aricie, et sur le temps long, l’affaire compliquée de la révolution industrielle, les anomalies constatées dans le cycle de carbone, n’occuperaient pas plus longtemps la scène que le récit de Théramène.

Tout a changé pourtant quand j’ai commencé à hypostasier le mythe contemporain de l’empreinte carbone, quand j’ai commencé à y voir les traces de pas d’un monstre qui nous poursuivrait, “indomptable taureau, dragon impétueux.”

Et si nos efforts étaient vains ? Et si nos tentatives pour échapper à la bête étaient la bête elle-même ? Et si le labyrinthe de béton de l’EPR, que nous tentons de construire là-bas, au fond du Cotentin, pour y contenir l’ogre énergétique, le minotaure du progrès, était par avance inutile, car encore trop carboné — combien de supertankers faire accoster là-bas avant qu’un seul atome d’uranium vienne nous céder son énergie gratuite ? Combien de dalles à couler encore, à Cadarache ou Hinkley Point, pour repousser la bête — la bête qui s’avance, de radiers en radiers, à chaque mouvement que nous faisons, sur les pas japonais de notre fuite.

Tout cela commençait, au mieux, à ressembler à la parabole de la mouche tombée dans un pot de lait, mais qui à force d’efforts désespérés parvenait à s’en extraire, quand le liquide commençait à devenir entre ses ailes du beurre pâteux et salvateur — mais qui saura faire les calculs, quel Boltzmann, quel Wittgenstein, quel Jancovici saura évaluer nos chances de sortir enfin de la bouteille maudite ? Tout ce qui nous entoure, si délicat et si précieux, ces villes accrochées comme des perles aux lignes aériennes, ressemble plus à du miel, déjà, qu’à du beurre, plus à de l’ambre obscur qu’à du kérosène aérien.

À défaut de ressusciter les dinosaures, nous arriverons sans doute à exterminer les abeilles, et à errer quelques saisons dans la ruche vide, avant de disparaître.

Je me suis souvenu alors des traînées lumineuses que faisaient les curseurs des premières souris sur les anciens écrans à cristaux liquides, des traînées si marquantes que quand l’amélioration des écrans les a supprimées, on pouvait encore les rétablir, en allant dans les réglages de la souris : c’est ainsi, nous aimons les fantômes, et nous  sommes secrètement amoureux de notre empreinte carbone. 

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