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Extrait du Codex Leicester de Léonard de Vinci

L’exposition Vinci comme une expérience de pensée en physique

3 min
À retrouver dans l'émission

Je suis un moderne. Je suis un moderne en cela que je ne vais pas à l’exposition Vinci pour admirer un maître mais pour relever un défi.

Extrait du Codex Leicester de Léonard de Vinci
Extrait du Codex Leicester de Léonard de Vinci Crédits : Wikicommons

Mes chances sont infimes, évidemment, mais c’est quelque chose que je ne pouvais pas ne pas avoir en tête. Il fallait qu’à minima j’adopte une position digne, et que je puisse au moins proposer de son œuvre une théorie originale,  à défaut de l’égaler jamais en rien — je me retranche en général derrière le fait que mes parents n’ont pas trop trouvé mon Verrocchio, et que mes dons pour le dessin sont restés inexploités, thèse que la récente redécouverte de mon carnet à dessins vient plutôt contester, hélas. 

Mais je n’avais pas renoncé encore, et j’avais ressorti un ultime carnet, en l’occurrence mon iPhone, dans la salle où étaient exposés les célèbres Codex — je traçais avec mon écran une sorte de ligne lumineuse à l’intention de mon futur biographe : Walter Isaacson, évidemment, l’auteur de la biographie de référence de l’inventeur de l’iPhone, comme de celle de Vinci et d’Einstein. 

L’affaire Thomas Crown, c’était moi, et j’avais seulement quelques minutes pour braquer l’histoire de l’art, voire celle de la physique. 

Certain de ma supériorité relative sur cet artiste pré-galiléen, j’ai choisi de pousser là mon avantage. 

J’avais entendu, pendant leur conférence inaugurale, les deux conservateurs faire part de l’évolution continue de la méditation vincéenne sur le grand partage de la nature entre les trois règnes classiques, celui du végétal, de l’animal et de l’humain, mais que Vinci distinguait plutôt, avec Aristote, selon leurs rapports au mouvement. 

C’était comme s’il y avait trois types de dessins dans l’univers, celui qui obéissait strictement à des raisons mathématiques : c’était le cas de ces relevés balistiques de l’attaque d’une ville assiégée : les boulets de canon n’avaient pas d’influence sur leurs trajectoires.

Le second type de courbe impliquait au contraire une certaine conscience du mouvement, une capacité, proche de la rétro-action, à se mouvoir au milieu du mouvement : c’était le cas de ces dessins d’oiseaux volants contre le vent, des oiseaux qui dessinaient des spirales comme s’ils recherchaient à se visser dans une substance hostile. 

Le troisième type de mouvement était, lui, évidemment mental, mais il avait trouvé, grâce à Vinci, son lieu d’élection dans la pointe d’un pinceau. 

En réalité la peinture de Vinci était une façon de remélanger ce qui avait été si soigneusement divisé dans cette physique primitive — de tenir le vivant comme immobile, de peindre un sourire comme un fleuve arrêté tout en exprimant au loin le désir de civilisation des rochers immobiles, et en montrant comment les oiseaux goûtaient, de la pointe de leurs ailes, à la pensée mathématique. 

Mais c’est en voyant sur Twitter la petite animation physique qui montrait comment quatre billes lancées à différentes hauteurs d’une courbe appelée cycloïde arrivaient toutes en bas en même temps que j’ai enfin compris ce qui m’avait saisi dans l’exposition Vinci — l’idée de la physique comme monde inversé. 

Car ce que l’oiseau pressent, ce que Vinci esquisse, ce que les billes m’ont révélé, c’est l’idée que les lois du mouvement sont moins des lois fondamentales de la nature que la façon dont celle-ci s’exprime librement et se peint elle-même. 

Newton n’a pas découvert les lois de la gravitation, il a seulement refabriqué un monde mathématique dans lequel la chute simultanée des quatre billes — le caractère brachistochrone de la cycloïde — serait nécessairement une solution possible de ses équations : un monde où la cycloïde, comme un rêve de la nature, conserverait son caractère merveilleux. 

Les physiciens, j’ai mis longtemps à le comprendre, ne découvrent jamais les propriétés de leurs objets, ils composent plutôt des objets extrêmement sophistiqués, sophistiqués en ce qu’ils doivent satisfaire, comme des étuis à peine moins moelleux que les tableaux de Vinci, à un certain nombre de propriétés données par l’observation du monde : les physiciens sont à peine plus intelligents que des oiseaux, et bien moins voyants que les peintres. 

Et si l’homme de Vitruve avec ses membres trop nombreux donne l’impression d’une créature maladroite qui essaierait de s’envoler, c’est en voyant les carnets malignement ouverts à la page où Vinci tenta de résoudre l’énigme de la quadrature du cercle que j’ai compris d’où venait la nature empêchée de ses mouvements : il ne volera jamais mais il creuse à la place, à travers l’air épais des mathématiques, la longue galerie des nombres irrationnels, une galerie dont les modernes, même s’ils ont appris à voler, ne sont jamais complètement ressortis. 

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