LE DIRECT
Le vélo en montagne, le Graal du cycliste ?

L'Epiphanie ou l'appel de la montagne

3 min
À retrouver dans l'émission

À l'heure de tirer les rois, je me remémore mes expéditions au guidon de mon vélo. Je n’aime rien plus au monde que de parcourir le Bassin parisien, mais je m’y sens parfois si privé de matière que je peux me mettre à frissonner d’extase devant une petite falaise de craie blanche du Vexin.

Le vélo en montagne, le Graal du cycliste ?
Le vélo en montagne, le Graal du cycliste ? Crédits : Jakob Helbig - Getty

Les massifs montagneux sont pour moi un paradis terrestre et leurs affleurements rocheux me rendent anormalement heureux. Sans doute parce que j’habite au cœur du bassin parisien et qu’à l’exception d’un ou deux dolmens qui viennent crever la Beauce, ou des grès de Fontainebleau, la pierre fait mollement défaut à mon univers mental. Ma prof de SVT avait beau détailler la variété des marnes et des argiles de la première coupe géologique que j’ai vue, dans un fossé du parc de Villeroy, on comprenait bien que le sol du grand bassin sédimentaire manquait un peu de substance géologique, et que la marne verte différait assez peu de l’argile bleue.

Quant aux grès de Fontainebleau, aussi extraordinaires soient-ils, ils relevaient plutôt du caillot ou du grumeau que d’une porte d’entrée véritable aux mondes souterrains. 

J’avais vu Voyage au centre de la Terre, et je savais qu’il existait un sentier pédestre allant de l’Islande à Stromboli : le bassin parisien manquait un peu de structure et de passage secret, comme un grand Sahara humide, une doline marécageuse. Dans l’allée des Séquoias voisine, un arbre bicentenaire sur deux jaunissait dangereusement, ses racines ennoyées pourrissant dans des poches d’argile. 

Je n’aime rien plus au monde que de parcourir le Bassin parisien à vélo, mais je m’y sens parfois si privé de matière que je peux me mettre à frissonner d’extase devant une petite falaise de craie blanche du Vexin français. 

J’ai même appris à force à aimer les forêts aux interminables faux plats rectilignes depuis que j’ai compris qu’on les avait posés aux seuls endroits où la culture était impossible, c’est-à-dire à l’aplomb des rares affleurements sableux de la région. Mais je rêve tout l’hiver d’immenses expéditions estivales à travers le Massif central, le Massif central comme une chaîne montagneuse qui s'engrènerait directement aux dents sensibles de ma cassette arrière. 

Rien ne m’a rendu plus triste d’ailleurs que la longue descente qui m’a conduit cet été par une longue autoroute courbe du Puy-en-Velay à Saumur : j’ai eu brièvement l’impression d’être chassé du paradis terrestre. Emporté par mon élan, j’ai heureusement pu aller mordre, dans le paysage truqué de la Mayenne, les premiers contreforts du massif armoricain. 

J’ai retrouvé la roche, dans ce qu’elle a peut-être pour moi de plus exquis, de mieux cuisiné, entre le calcaire farineux de Paris et les granits brûlés de la Haute-Loire, la roche malaxée des schistes métamorphiques, l’argile recuite sous les montagnes anciennes, et qui réforme, sous la mise au carreau du bocage, quelque chose de subtilement alpestre pour l'archéologue curieux de rassembler ces morceaux épars afin de reconstituer les volumes disparus d’une collection d’amphores montagneuses. 

La douleur du pédalage disparaît là-bas — c’est l’un des effets les plus inattendus du christianisme — devant la moindre croix, la moindre grotte mariale qu’on a creusée dans la roche grise, comme à l’entrée de Saint-Céneré, sur les rives soudainement escarpées de la Jouanne.

Cela n’est pas sans ridicule, mais le premier panneau “Attention éboulement” que j’ai vu, c’était sur cette route qui menait à la maison de retraite où j’allais voir autrefois mon arrière-grand-mère — et le mot même d’arrière-grand-mère évoque les dangereux surplombs de ces Golgotha miniatures dont je ne suis pas certain de retrouver l’émotion dans aucune des parties de la vieille ville de Jérusalem — Jérusalem, si j’en crois les images que j’en ai vues, comme plus bel affleurement rocheux de la Terre, et le Mur des Lamentations comme aplomb plus spectaculaire que ceux d’Etretat ou Cassis. 

Il est d’ailleurs permis, depuis le début, et bien avant toute idée d’anthropocène, de traiter celui-ci comme un phénomène géologique pur car Yahvé, si ma mémoire est bonne, avait proscrit l’usage d’outils tranchants pour le bâtir, et que les meilleurs rabbins peinent à expliquer sa conformité avec les normes architecturales sacrées sans faire, à un moment ou un autre, voler les pierres toutes seules, le temps d’un rêve de Salomon. Et je deviens à mon tour un Salomon rêveur devant le moindre affleurement rocheux : je n’arrive jamais tout à fait à croire à la géologie seule, j’ai besoin d’enchantements.

J’ai ainsi atteint l’autre jour, en courant plus en aval, dans la vallée de mon Jourdain intime, un état véritablement épiphanique devant un petit monticule de schistes feuilletés sur lequel poussait un pommier dont les racines achevaient de redistribuer les éléments cubiques, comme la main d’un robot résolveur de Rubik's Cube. La main décharnée de la Bretagne venait de jouer, à ses confins orientaux, son ultime coup de dé, et j’étais miraculeusement là pour le recueillir, aussi heureux et émerveillé que si la fève d’une galette des rois avait brutalement germé sur la table.

par Aurélien Bellanger

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......