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EPR de Flamanville

L'EPR de Flamanville

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L’avenir du monde repose sur l’EPR de Flamanville

EPR de Flamanville
EPR de Flamanville Crédits : CHARLY TRIBALLEAU - AFP

L’avenir du monde repose sur l’EPR de Flamanville. 

Et c’est un avenir incertain, plein de vices cachés, de malfaçons invisibles, de défauts structurels. 

Des falsifications, à la fonderie du Creusot, ont ainsi affecté la crédibilité de sa cuve — et on se souvient des aventures d’une autre pièce de métal géante, l’hélice du porte-avion Charles de Gaulle, et de sa rupture mystérieuse au large de la Guadeloupe.

L’inconnue financière est peut-être plus inquiétante encore : à mesure que le chantier s’allonge, le coût du futur réacteur nucléaire explose et irradie les finances publiques.

Je me souviens d’une nuit, sur la presqu'île du Cotentin, quand une alarme incendie m’avait brutalement arraché au sommeil et précipité en caleçon dans un couloir peuplé de mystérieux ouvriers parlant une langue inconnue : l’EPR voisin ressemblait soudain au chantier de la tour de Babel frappée, hurlante, par la malédiction divine.

Et la malédiction pourrait avoir commencé : EDF, l'électricien national, le cadeau du Conseil national de la résistance à la France libérée, le remodeleur des paysages, le garant de l’indépendance nationale pourrait n’être plus qu’une modeste balane accrochée à la grosse voûte grise de l’enceinte de confinement du futur EPR.

La France n’est peut-être à son tour, entraînée par les choix hasardeux de l'électricien, qu’un autre coquillage accroché à la coque de ce naufrage industriel, de cette future faillite de la filière électronucléaire et de celle d’un État rendu, par la dissuasion nucléaire, étroitement dépendant de celle-ci.

On assiste peut-être là moins à un chantier qui prend du retard qu’à la cause probable de la rétrogradation imminente et brutale de la France du rang de puissance à celui de pays. 

Le décrochage industriel avec l’Allemagne n’aurait été qu’un avant-goût : bientôt la France serait entraînée, avec sa technologie morte, dans des abysses de décadence. 

Alors on s’interroge, ici ou là, sur la nécessité de continuer ce chantier, et les arguments écologiques et financiers s'enchaîneraient sans difficulté s’il n’y avait pas eu l’apparition, providentielle, d’un argument climatique. 

On a beaucoup vu passer, ces derniers jours, un diagramme qui classaient les différentes sources d’énergies électriques exploitées par les pays européens selon deux critères : leur puissance, en mégawatt, et leurs rejets de CO2, par kilowatt/heure. 

La Pologne représentait un petit nuage de point gris charbon en haut à gauche, la Suède, abreuvée d'hydroélectricité, générait à peu près la même énergie sans presque salir le ciel. L’Allemagne, énorme et orange, se démenait tout à droite, écartelées entre ses milliers d’éoliennes et ses mines de lignites géantes. La France, enfin, était tapis tout en bas : ses réacteurs nucléaires en avait fait le pays industriel au rejet de CO2 les plus faibles : un modèle de vertu climatique

L’équation ainsi présentée était d’une simplicité redoutable : la seule porte de sortie, la seule issue à la crise climatique, à moins d’un hypothétique changement de civilisation ou d’un effondrement immédiat de celle-ci, consistait à construire massivement des centrales nucléaires à travers le monde.

C’était déjà ce que préconisait le biochimiste anglais Lovelock, l’un des inventeurs de l’anthropocène : il faudrait faire sortir de terre un réacteur nucléaire par semaine pendant les 20 prochaines années pour enrayer le réchauffement climatique. 

Les conséquences véritablement catastrophiques des accidents de Tchernobyl et de Fukushima sont dans l’arrêt brutal des mises en œuvre de nouveaux projets nucléaires qu’ils ont entraînés. Aucune catastrophe nucléaire ne pouvant avoir de conséquences plus néfastes que ce réchauffement irréversible.

Alors que Lovelock va fêter en juillet ses 100 ans, je l’imagine marcher en haut des falaises blanches qui entourent l’Angleterre. Il sait ce que cette blancheur a de cadavérique — il sent sous ses pieds la chute des millions de générations de microorganismes à travers les eaux sombres des océans disparus. Il sait que notre air fut autrefois relâché, comme un gaz toxique, par leurs bouches microscopiques — que cet oxygène corrosif et mutagène est l’immense décharge dans laquelle nous avons pris racine. L’humanité, qui va chercher sous la craie blanche les grands linceuls pétrolifères des forêt fantômes, a entrainé la terre dans un nouvel âge géochimique. Et ces bouches asphyxiées de la craie soudain ressemblent soudain à des bouches humaines affamées, dans un monde parcouru par des grands tourbillons de sable.

Bientôt les hommes seront repris par la mince couche géologique qu’ils auront laissé sur la Terre, assimilés à elle.

À moins de réussir, à Flamanville ou Hinkley Point, là où se dirige peut-être le vieux biochimiste, à négocier un délai avec l’atmosphère, à se construire une sorte de terrier aux grandes portes rassurantes et inquiétantes à la fois — comme les portails d’entrée d’un abri antinucléaire.

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