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Le réalisateur Patrice Leconte, les comédiens Gérard Jugnot, Christian Clavier, Josiane Balasko, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, et Thierry Lhermitte posent, le 23 janvier 2006 à Paris,  à l'avant-première du film "Les Bronzés 3 - Amis pour la vie"

Les acteurs comiques

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Le meilleur acteur comique français, c’est Didier Bourdon, cette doublure comique géniale de Depardieu.

Le réalisateur Patrice Leconte, les comédiens Gérard Jugnot, Christian Clavier, Josiane Balasko, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, et Thierry Lhermitte posent, le 23 janvier 2006 à Paris,  à l'avant-première du film "Les Bronzés 3 - Amis pour la vie"
Le réalisateur Patrice Leconte, les comédiens Gérard Jugnot, Christian Clavier, Josiane Balasko, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, et Thierry Lhermitte posent, le 23 janvier 2006 à Paris, à l'avant-première du film "Les Bronzés 3 - Amis pour la vie" Crédits : JEAN AYISSI - AFP

L’autre jour Laurent Delahousse recevait Gérard Jugnot dans cette étrange émission dédiée au bien-être de ses invités, qui ferait presque passer les divans rouges de Michel Drucker pour les flammes de l’enfer — combien de chien engloutis, combien de cuisiniers disparus ? 

J’ai beaucoup de respect pour les comédiens du Splendid. Je me disais en fait qu’entre Bronzés 1  et Les Bronzés 3, ils devaient avoir à eux tous tourné dans plus de 200 films, essentiellement des comédies sociétales, qui constituent, pour l’ethnologue, un corpus au moins aussi dense que celui de la Comédie Humaine de Balzac. 

C’est incontestablement un des grands moments de l’industrie cinématographique en France. S’ils s’étaient mieux entendus, sur le plan capitalistique — on sent qu’ils ne sont pas allés très loin, quelques belles opérations immobilières et des séjours-club améliorés — s’ils avaient été à la hauteur de leur importance culturelle, ils auraient dû représenter beaucoup plus qu’une bande de baby-boomers fortunés, jouisseurs et mélancoliques : le Splendid, ce multivers de la comédie sociétale, ça aurait pu être l’équivalent français d’une major hollywoodienne. Une major qui posséderait les droits sur deux grands personnages comiques, comme la Warner possède Superman et Batman. Ce sont ici, plus modestement, le personnage du chômeur, merveilleusement incarné par Jugnot, et celui du nouveau riche, incarné par Clavier avec une aisance prodigieuse.

Cette variation sur le thème du bourgeois gentilhomme au pays de la classe moyenne est irrésistible. Sans doute car on sent une complicité entre l’acteur et son personnage. Etre resté un artiste l’énerve prodigieusement. Clavier, de toute la troupe, serait le seul qui n’a pas renoncé à être un bourgeois, et qui vit mal, sans doute, d’être resté un saltimbanque. Un saltimbanque riche, mais pas un capitaine d’industrie — je pense que le destin de Chaplin, acteur comique devenu directeur de studio obsède légitimement tous ses successeurs. 

J’ai revu Les temps modernes récemment, et j’ai été saisi par la puissance comique de Chaplin. Tout est drôle, chez lui, tout, il possède une force comique surnaturelle — ou plutôt il parvient à nous faire croire, l’espace d’un instant, que la force comique pourrait être une force physique comme les autres. Voire un peu plus que les autres : une sorte d’excès d’être, de surdétermination, de redondance qui rend le corps de Chaplin drôle en tant qu’il appartiendrait trop fort à cet univers — c’est la théorie de Bergson sur le rire, le fameux vivant qui bascule dans le mécanique. Mais on peut tout aussi bien imaginer l’inverse : Chaplin serait trop vivant pour un univers trop étroit, c’est une toupie dans notre monde mais dans un univers plus large son moment angulaire tendrait vers zéro.  

Pourquoi de Funès est drôle ? Car c’est un marquis d’ancien régime forcé de vivre sous Pompidou. Pourquoi Clavier est drôle ? Car c’est un gueux lâché dans un château.  Il existe cependant un autre type de comiques, les comiques immobiles.  Ils sont des petits dieux dans des mondes entièrement vides — des dieux enfants, qui confondent encore les limites de leur désir et les limites du monde. Leur humour repose sur leur caprice et leur égoïsme. Ils sont d’une bonhomie perverse : faisant exactement la même taille que le monde, ils ne peuvent imaginer qu’ils n’y sont pas seuls. Leur rire, qui s’étend sans effort jusqu’aux confins du cosmos est une grande gelée alimentaire translucide — c’est une rire gras métaphysique. La seule personne qu’ils tolèrent dans leur royaume c’est leur propre ombre, l’ombre à gorge déployée de leur rire, leur double-menton comme une parodie portative de leur visage satisfait. 

Le meilleur acteur comique français, le plus inquiétant, c’est Didier Bourdon.  Si Clavier était un bourgeois éconduit prisonnier de sa carrière d’artiste, Bourdon, c’est un drame encore plus grand, et donc encore plus drôle, c’est un personnage d’une puissance comique restée presque inusité depuis son explosion première  — cela s’appelait La télé des Inconnus, c’était il y a déjà un quart de siècle, et cela reste le plus grand souvenir télévisuel de ma génération, avec le 11 septembre. Le cinéma français n’aura rien su faire de cette doublure comique géniale de Depardieu. C’est un mystère un peu désolant mais dont il est facile de se consoler en se disant que le principal intéressé doit s’en soucier assez peu. Il est aussi seul qu’au premier jour, il règne, depuis les petites fenêtre de recommandation de YouTube, sur un trésor de sketchs un peu flous, sur un univers parodique dont le modèle s’est peu à peu perdu, et rien ne peut attenter à sa gloire — à son inutile et hilarante gloire.

Intervenants
  • Docteur en sociologie et producteur des Matins de France Culture
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