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Le philosophe Walter Benjamin en 1928

Walter Benjamin, Greco et la magie des allégories

3 min
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Un livre égaré, une théorie originale et une quête pour les reconstituer... "Les origines du drame baroque allemand" est le livre maudit du philosophe Walter Benjamin. Dans l'impossibilité de le retrouver dans ma bibliothèque, j'ai entrepris de rassembler les fragments de sa théorie de l'allégorie.

Le philosophe Walter Benjamin en 1928
Le philosophe Walter Benjamin en 1928 Crédits : Akademie der Künste, Berlin - Walter Benjamin Archiv - Wikimedia

Je crois que je n’ai jamais ouvert Les origines du drame baroque allemand de Benjamin. 

Mais depuis que je l'ai vu résumé dans une biographie d’Adorno, et que je me suis endormi aussitôt en visualisant, au cœur des choses, des longs filaments de mots transparents qui les tenaient ensemble — illustration parfaite d’une théorie à peine survolée, mais révolutionnaire, qui stipulait que les idées n’étaient nulle part ailleurs que dans les choses, la preuve en étant que c’était le langage, cette autre chose, qui les rendait visibles, j’ai su qu’il me faudrait me confronter, plus sérieusement que je ne l’avais fait jusque là, au petit livre jaune et à sa théorie originale de l’allégorie. 

Les origines du drame baroque allemand, c’est un peu le livre maudit de Benjamin : sa préface gnoséologique serait l’un des textes les plus opaques et les plus denses qu’aurait été écrit ce philosophe souvent hermétique. Censé lui servir de mémoire d’habilitation et lui ouvrir les portes de l’université, Benjamin avait d’ailleurs vu sa tentative finalement rejetée, au motif qu’on y comprenait rien — et il faudra sa longue paraphrase, quelques années plus tard, dans un séminaire d’Adorno, en 1932, pour que le livre accède enfin à un semblant de reconnaissance académique, avant d’être finalement reconnu comme un texte fondateur de l’École de Francfort. Mais son destin de livre maudit persiste : impossible de remettre la main dessus dans ma bibliothèque où abondaient les faux positifs jaunes éblouissants des autres Champs Flammarion, de Droit naturel et histoire de Leo Strauss aux Lois du Chaos de Prigogine. 

J’en étais réduit à reconstruire à partir de quelques fragments le livre perdu : on vit les drames baroques qu’on peut. 

Je suis ainsi allé, sous une tempête de pluie qui acheva de détruire, dans la poche d’une doudoune visiblement peu faite pour les intempéries, un livre sur la philosophie d’Hegel — l’esprit absolu a dorénavant les pages toutes collées — jusqu’au cratère d’impact principal du monde allégorique dans le tissu parisien : je suis allé voir, c’était son dernier jour, j’ai eu comme eu scrupule d’ancien lecteur de Télérama, l’exposition Greco au Grand Palais.

Le Grand Palais : c’est vers lui spontanément que je me dirige, avec sa grosse architecture à la Gotham décorée de gigantesques statues académiques, quand je pense aux allégories. 

C’est, de ce que j’en avais compris, le point de départ de Benjamin : pourquoi respecte-t-on autant les métaphores et les symboles, jusqu’à avoir fait de leur manipulation la compétence spéciale des génies littéraires, et se moque-t-on en revanche des prussiennes allégories ? Décrypter les allégories, la justice aux yeux bandés, les crânes sous la croix du Christ, on l’apprend à l’école, réenchanter le monde à coups de métaphore, en revanche, relève du caprice artistique victorieux et léger. 

Comment Benjamin arrivait-il donc à sauver les allégories ? 

Faute de livre, je dois ici improviser un peu. Il dirait sans doute que les métaphores montent au ciel, en tout cas le désigne, quand les allégories tombent lourdement sur le monde comme des grosses chevalières qui s'abattent sur la cire d’une enveloppe pour y former un sceau, et sceller un secret — un secret de domination, sans doute, dirait ce marxiste raffiné : la justice, même les enfants le savent n’a pas vraiment les yeux bandés, et sa balance penche toujours un peu en direction des puissants.

Mais de savoir cela enlève-t-il vraiment de la magie aux allégories ? Cela ne leur en rajoute-t-il pas plutôt ? Je crois qu’il est là, le point de Benjamin.

Si l’histoire est comme une grosse roue qui écrase les hommes, les allégories seraient comme les empreintes négatives de ses dents. 

Je n’avais pas pris le coupe-file et il pleuvait toujours, mais on a fini par me laisser entrer à l’intérieur de la gigantesque allégorie.  

Et je n’ai pas été déçu, on plutôt je l’ai été, avec ravissement, quand j’ai compris que Greco était un peintre assez médiocre — seul le XXe siècle, qui n’aimait plus la peinture, mais seulement la manière, pouvait vraiment aimer Greco, peintre un peu caricatural. Et le vingt-et-unième, encore un peu, sans doute : les salles étaient pleines les visages de Greco ressemblaient à ces statues ratées de Ronaldo, ou à des photos de footballeurs immortalisés en pleine tête, le visage déformé par le ballon — que des critiques complaisants nomment mysticisme.

Mais justement, peu gêné par la peinture, j’ai pu contempler tranquillement son sujet. Et j’en suis arrivé à cette hypothèse benjaminienne convaincante que si le catholicisme disparaissait du monde, comme cela s’est peut-être déjà produit, les allégories peintes qu’il nous a laissées suffiraient à le retenir, éternellement, sur Terre. 

par Aurélien Bellanger

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