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Les Alpes.

Les Alpes, véritable coeur de l'Europe ?

3 min
À retrouver dans l'émission

"Les Alpes, en forme d’ailes - bien plus que l’Oural en forme de mur - lieu où se noue, comme un serpent ou un courant d’air, son destin vagabond, donnent à l’Europe sa dimension véritable."

Les Alpes.
Les Alpes. Crédits : Claudiu - Fabian Milea - Getty

En regardant sur une carte les projections des météorologues quant à la future trajectoire de l’ouragan Dorian, j’ai été fasciné par la façon dont il pourrait éviter la Floride et remonter lentement, au large, le long de la Côte Est. J’y ai reconnu une forme familière, celle d’une grande virgule, d’une autre structure coudée de dimension continentale, et presque son analogue, pétrifié, de l’autre côté de l’Atlantique : ce lent et cauchemardesque pivot au-dessus des Bahamas, oui, me rappelait ce grand mouvement des Alpes autour du Mont Blanc, quand elles passent soudain d’une orientation nord-sud à une orientation Est-Ouest. Mouvement qui n’est d’ailleurs pas sans conséquence climatique : c’est cette fuite vers l’est, vers la Mer Noire et vers l’Asie qui dota sans doute l’Europe de son identité la plus spécifique, en laissant les masses d’air océaniques adoucir son climat, et en parvenant à décoller la partie occidentale de l’Eurasie de son socle continental glacé — ce sont les Alpes en forme  d’ailes, plus que l’Oural en forme de mur, qui donnent à l’Europe sa dimension véritable. 

Le centre tourbillonnant de l'Europe

On peut ainsi, en leur rattachant les Apennins et les Carpates, transformer les Alpes en une sorte de cyclone, et faire du massif le centre tourbillonnant du continent européen, le lieu où se noue, comme un serpent ou comme un courant d’air, le destin vagabond de l’Europe.

Les Alpes, plutôt qu’un pare-feu westphalien entre les terres de la Réforme et celles du catholicisme, seraient plutôt le léger dépôt que laisserait la pointe du pinceau qu’on retirait délicatement de la toile : un excès d’Europe, une surépaisseur, un trait de khôl magnétique — et c’est ainsi d’ailleurs qu’on les découvre, fines et blanches, quand on les regarde du ciel. Et on dirait presque, pendant que l’avion se penche vers elle, qu’on les a construites spécialement pour notre agrément, comme le papier découpé d’un décor de théâtre, on pourrait presque croire que les Alpes, c’est le monument de marbre blanc que l’Europe s’est dédié à elle-même, le mouchoir froissé rempli de son odeur. 

On connaît les dessins que Viollet-le-Duc, entre deux flèches de cathédrales, réalisa du Mont-Blanc, qu’il rêvait de restaurer dans sa splendeur cristalline. 

Mais transformer la totalité des Alpes en monument ou en cité parfaite a aussi été, il y a 100 ans, juste à la fin de la grande guerre civile européenne, le projet fou de l’architecte berlinois Bruno Taut. Connu pour son travail du verre, pour ses cités jardins et ses grands ensembles berlinois, Bruno Taut était aussi fasciné par des utopies architecturales de dimensions extravagantes. Entre le récit fantastique et le manifeste architectural, son livre Architecture alpine met en scène la façon dont il projetait de transformer les Alpes en capitale étincelante : “ Peuple d’Europe ! Façonner les biens sacrés, bâtissez ! Soyez une pensée de votre étoile la terre qui veut se parer par vous !

Les Alpes, dans ces merveilleuses aquarelles, sont polies, retaillées, percées d'aérodrome et décorées de sphères translucides, tandis que d’immenses arches aériennes supportent, à travers les vallées, des harpes éoliennes.

L’ensemble relève du pur fantasme, de l'architecture de papier. Mais on se prend, pourtant, à reconnaître des choses connues, du plancher de verre de l’aiguille du midi aux grands barrages-voûtes, en passant par les immeubles corbuséens, aussi grands que des villes, des stations de ski.

La Suisse, abstraction alpine

On pense aussi à la Suisse, comme paradis des architectes, des milliardaires et des nations, la Suisse comme une pure abstraction alpine, comme un pays qui serait, pour les états alentours, comme un idéal, une utopie, un éden reconstitué, un plateau à atteindre

Et cette entité, sous son emballage pittoresque et verdoyant, apparaît bien comme éminemment construite.

Car la Suisse, connue pour ses montres et éprise de mécanique, est la gigantesque machinerie de théâtre qui permet à l’Europe de se représenter elle-même : prospère, pacifique, moderne et ancestrale.

Obstacle principal à l’unité géographique, et peut-être religieuse de l’Europe, les Alpes guerroyantes basculent en Suisse tout au fond du décor, reléguées loin de l’avant-scène sur les rails de la machinerie invisible qui tend à les abolir : cols routiers, tunnels ferroviaires, institutions internationales et banques impénétrables — la Suisse montagneuse serait en secret plus lisse que ses lacs.

Le véritable cœur de l’Europe est sans doute ici, dans ce foyer aveugle ou dans cette ligne de fuite de la construction européenne : un jour, protégés par les neiges éternelles des traités, nous vivrons tous, protégés de l’histoire, dans une profonde vallée des Alpes, des Alpes remodelées, adoucies, fortifiées, des Alpes remplies d’or et dédoublées en dedans d’inexpugnables abris anti-atomiques.

rediffusion de la chronique du 5 septembre 2019

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