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Nicolas Sarkozy en visite au Maroc en Octobre 2007.

Que reste-t-il des années Sarkozy ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Les années Mitterrand ont nourri - comme jamais autant chez ses successeurs - l'éternelle question de la trahison des intellectuels. Les reproches adressés à Sarkozy sont autres : je n’ai rien d’excessif à lui reprocher, mais quelque chose ne passe pas, pourtant, dans les années Sarkozy.

Nicolas Sarkozy en visite au Maroc en Octobre 2007.
Nicolas Sarkozy en visite au Maroc en Octobre 2007. Crédits : PHILIPPE WOJAZER - AFP

Beaucoup de choses, souvent désagréables, ont été dites sur les années Mitterrand. Il est par exemple convenu — c’est depuis une dizaine d’années l’un des points centraux de la pensée politique d’un Michel Onfray — que le tournant de la rigueur fut l’un des deux ou trois grands moments de trahison de l’histoire de France. J’ai vu à ce sujet un documentaire alarmiste, qui se plaçait du côté du Trésor, celui de Fabius et de Delors, et j’avais eu plutôt la désagréable impression qu’on avait frôlé alors juin 1940, l’effondrement généralisé, le choc inflationniste, les brouettes de billets, le rachat par la Belgique, le départ de Bernard Arnault pour Manhattan.

Le tournant de la rigueur, comme on dit en logique, est un indécidable. 

Il est ainsi convenu, au moins depuis Philippe Muray, d’épargner Mitterrand et d’attaquer plutôt Jack Lang : le culturel et le festif comme nouveau nom du mal, le théâtre subventionné comme une Babylone, l’opéra Bastille comme affront à l’esprit de 1789 et comme vengeance posthume, hypertrophiée et hologrammatique, du marquis de Launay, dont la tête de verre tenue au bout de la pique empoisonnée de la culture d’état éternellement ricane. 

Il reste enfin, des années Mitterrand, dans toutes les municipalités arrachées autrefois à la droite réactionnaire, des petites mairies annexes aux façades carrelées de blanc et aux auvents déconstruits en métal vert qu’on appelle des forums ou des agoras comme si c’était toute l’antiquité qu’on avait enterrée là :  le matin grec, les Gracques et Spartacus.

Plus rares sont les analyses à froid des années Sarkozy. 

Il y a bien eu un petit livre de Badiou, appelé De quoi Sarkozy est-il le nom ? mais plus personne ne se souvient ce qu’il contenait — une étrange comparaison avec Vichy, de mémoire, ce qui rendait ab minima sa thèse compatible avec ce qu’on supposait d’idéologiquement douteux chez le mentor du Sarkozy d’alors, Patrick Buisson, dont on avait vu passer un livre au titre improbable : 1940-1945 : années érotiques (Albin Michel, 2008).

On peut tout reprocher, pourtant, à Sarkozy : le Kärcher et le ministère de l’immigration et de l’identité nationale, la Libye et Disneyland, La princesse de Clèves et l’homme africain, le Fouquet's et le yacht, mais je crois pourtant qu’on peinerait à lui attribuer un scandale, un crime absolument impardonnable.

Dans l’un de ses journaux, confronté au refus de Giscard de gracier un condamné à mort, Peter Handke écrivait qu’une distance imprescriptible s’était ouverte, ce jour-là, entre lui et le président français.  Je n’ai rien de tel, de trop directement moral à reprocher à Sarkozy, et je vois bien qu’au fond je l’aime bien.  Je ne peux pas penser pourtant aux années Sarkozy sans une sorte de mépris, un mépris difficile à expliquer : je vois le côté brutal du personnage, mais inévitablement, son côté mielleux l’emporte.

Je n’ai rien d’excessif à reprocher à Sarkozy, mais quelque chose ne passe pas, pourtant, dans les années Sarkozy. Et ce qui ne passe pas, je crois, c’est l’enthousiasme absolument anormal qu’il a suscité chez un grand nombre d’intellectuels — d’intellectuels qui se disaient de gauche. L'hypothèse la plus bienveillante, c’est qu’ils l’auraient manipulé, car après Chirac, l’homme du centre, le plus rad-soc' de tous les gaullistes, il était plus que jamais nécessaire de refabriquer du clivage gauche-droite, et que c’était encore ce que Sarkozy savait faire de mieux, sans doute depuis l’enfance. 

Mais je ne crois pas trop à cette hypothèse, qui sent la justification a posteriori. 

Si je replonge au plus profond de mes années Sarkozy, je crois me souvenir que, sans avoir jamais voté pour lui, j’ai été sarkozyste — mais difficile de dire ce que ce terme recouvrait : une tendance certaine à la mauvaise foi, un goût de la formule expéditive, une colère contre les raffinements causaux des sciences humaines, qui les poussent souvent à l’erreur stratégique, quand les instincts suffisent en général en politique. Mais il y a encore autre chose, une limite que j’ai vu tomber, très largement, autour de moi et sur les plateaux de télé : de l’ordre d’un goût renouvelé pour la violence politique. 

En prétendant avoir renoué les liens profonds de la politique avec le mal, notamment en considérant que la punition du criminel était toujours bonne, et que la police, dans nos sociétés, n’était pas une nuisance nécessaire, mais une variante armée de l’impératif catégorique, le sarkozysme nous a réhabitués à la violence d’état — précisément en exigeant des intellectuels qu’ils théorisent de nouvelles façons de rendre celle-ci acceptable.

La véritable culture de l’excuse, alors tactiquement attribuée à la gauche, est en réalité un sous-produit du sarkozysme : puisque le mal est partout, la violence d’état était redevenue excusable. 

par Aurélien Bellanger

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