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La colombe de la paix, peinture murale à Bethlehem, en 2014, en Palestine

Les années trente

4 min
À retrouver dans l'émission

Dix ans après la crise nous sommes en 1939.

La colombe de la paix, peinture murale à Bethlehem, en 2014, en Palestine
La colombe de la paix, peinture murale à Bethlehem, en 2014, en Palestine Crédits : Frédéric Soltan - Getty

L’histoire retiendra peut-être de nous que nous avons laissé la paix devenir un gag misogyne à la fin du concours de Miss Univers : la paix universelle, c’était le souhait le plus convenu, le plus ardent et le plus plat des candidates aux concours de beauté. 

A une question sur l’époque où elle aurait aimé vivre, Alice Sabatini, la miss Italie 2015, devait pourtant répondre : en 1942, pour voir la guerre, pour voir enfin ce que c’est que la guerre.

Le cycle historique ouvert en 1945 et consolidé en 1989 est peut-être mort dans sa bouche à cet instant précis, et avec lui l’antiracisme de notre jeunesse, l’antifascisme de notre adolescence, le pacifisme des années Chirac et toutes ces valeurs générationnelles qui avaient circulé entre nous aussi facilement que des cassettes de Bob Marley, qu’une célèbre main jaune autocollante, que les bouffées euphoriques d’un air du temps réconcilié.

La chute des deux tours avait à peine fissuré un ciel rapidement réparé dans la faïencerie des villes chinoises et le sentiment de paix était revenu très vite.

Le ventre de l’histoire apparaissait à ce point infécond que la bête immonde avait l’air de plus en plus invraisemblable,  une chimère grotesque moins condamnée pour sa dangerosité qu’en raison de son kitsch inacceptable.

Hitler était devenu un excellent sujet de blague et le point Goodwin, loin de l’écarter de la conversation, précipitait ses réapparitions comiques —c’était comme si le nazisme, du moins dans ce cadre, était redevenu compétitif.  

Rien de très grave évidemment. 

Rien de trop alarmant encore dans cette théorie souvent répétée, et née au coeur de la grande paix mondiale et européenne, selon laquelle l’antiracisme serait au fond pire que le racisme — l’argumentation exacte par laquelle on parvenait à ce résultat surprenant m’échappe cependant. 

L’antisémitisme se maintenait, aussi, à un niveau plutôt élevé, mais il était réservé, dans le champ intellectuel, à quelques provocateurs jouant de leur statut chèrement acquis d’infréquentables pour améliorer la fréquentation de leurs spectacles ou de leurs sites.

Il était de tout façon talonné par une passion nouvelle : les héritiers de Drumont, finalement alerté du fait que, peut-être, les Protocoles de sages de Sion seraient un faux grossier et que Dreyfus pourrait bien avoir été innocent, s’étaient massivement reconvertis dans les études coraniques : jamais, sauf peut-être dans un paradis salafiste, on n’avait vu autant d’intellectuels lire le Coran et en proposer des interprétations aussi littérales — qui toutes démontraient facilement que les Musulmans menaçaient la République. Puis, emportés par les échos très positifs qui avaient accueilli cette découverte herméneutique, les mêmes se mirent aux science démographiques, pour généraliser ce résultat et arriver à la conclusion que c’était finalement l’Afrique toute entière qui menaçait l’Europe.

La trahison des clercs n’est cependant pas une nouveauté historique.

Pas plus que l’irruption, toujours mal venue, d’une crise économique mondiale. 

Ou que celle d’une nouvelle guerre d’Espagne, pleine de brigades internationales, de massacres inédits et de puissances lointaines. 

Dix ans après la crise, les années trente s’achèvent.

Il y a des manifestations nazies en Allemagne et un gouvernement fasciste en Italie. 

La confusion règne et les rares nouveautés du temps présents sont loin d’être rassurantes.

La Russie a peut-être réussi là où elle avait échoué pendant la guerre froide : le président américain lui obéit peut-être.

Un polémiste allemand malencontreusement nommé Sarazin appelle à la croisade.

En France un publiciste juif d’origine algérienne défend la mémoire de Vichy et lance des appels à la rémigration des musulmans.

On n’arrête plus de réimprimer un vieux roman oublié qui racontait comment quelques bateaux rouillés remplis de réfugiés allaient détruire le continent encore plus sûrement qu’une invasion zombie. A force de le relire on a finit par découvrir, au beau milieu de la Méditerranée, que le mythe était vrai, que ce bateau existait bien et que sa situation juridique compliquée méritait bien qu’on lui consacre une grande crise européenne. 

Et tandis que les derniers intellectuels humanistes d’Europe s’empressent de conter son histoire à la manière d’une nouvelle Odyssée, leurs rivaux se verraient bien écrire à la place un grand récit guerrier, une nouvelle Iliade vis à vis de laquelle l’élection de Miss Italie 2015 jouerait le rôle du jugement de Pâris. 

La guerre est soudain redevenue une prophétie crédible.

La paix n’est pas encore morte mais le monde se remplit lentement d’Iphigénies et d’Archiducs. 

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