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François Cluzet et Mathieu Amalric dans "Fin août, début septembre" d'Olivier Assayas.

Quelle place pour les artistes ratés ?

3 min
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Le vrai sujet de préoccupation des artistes est leur place par rapport à leur alter-egos médiocres. Un artiste authentique c’est quelqu’un qui se sent intimement redevable de l’existence d’Hitler.

François Cluzet et Mathieu Amalric dans "Fin août, début septembre" d'Olivier Assayas.
François Cluzet et Mathieu Amalric dans "Fin août, début septembre" d'Olivier Assayas. Crédits : Universal

Le grand sujet des artistes ce n’est pas l’art, l’art, ils se débrouillent très bien avec, ils n’ont pas d’inquiétude avec lui, et moins ils s’extasient d’en pratiquer un, meilleurs ils sont en général ; les artistes s’intéressent plutôt à des questions techniques, à quelle hauteur accrocher un tableau, quel adjectif il faut antéposer, à quel moment couper le plan. Et quand deux artistes se rencontrent, ils ne parlent que d’argent, façon élégante d’éviter les questions qui fâchent, et de subtilement se demander comment d’autres qu’eux, avec un mauvais goût si évident ou des choix esthétiques si discutables, arrivent aussi à vivre de leur art. 

Mais le grand sujet des artistes, ce n’est pas l’art, ce sont les artistes ratés, ceux à qui ils savent que leur existence, leur réussite, leur nonchalance même à exercer leurs dons fait un mal absolu. 

Car la question, pour un artiste, ce n’est jamais celle de sa place dans la société, place qu’il sait prendre, en général, comme le moindre de ses talents, c’est plus secrètement la place qu’il arrive à accorder, dans sa cité idéale, à ces sombres caricatures de lui-même, à ces mauvais poètes qu’il se doit à tout prix de chasser de la cité — et ce faisant il sait le mal qu’il leur inflige.

Un artiste authentique c’est quelqu’un qui se sent intimement redevable de l’existence d’Hitler.

Les meilleurs romans de Balzac sont des portraits sévères et tendres d’artistes ratés : Rubempré dans les Illusions perdues, Wenceslas dans La Cousine Bette. Le personnage qui provoque le plus d’empathie, dans La recherche, c’est Swann, resté comme un enfant malheureux à l’état d’esthète raffiné. 

Il y a aussi un vieux film d’Assayas qui raconte merveilleusement cela — la détresse que ressentent les artistes face à leurs cousins maudits, les artistes ratés, artistes ratés dont ils ne savent pas que faire et dont la mélancolie les interpelle en vain. Dans Fin août début septembre Assayas met en scène un duo d’amis, interprétés par Amalric et Cluzet, le premier jouant un aspirant intellectuel qui finira chef de rubrique au Quid ou à l’Encyclopedia Universalis, l’autre un romancier en apparence mineur, qui mourra prématurément, et dont son ami découvrira sur le tard, en accueillant dans son bureau un étudiant qui le lit encore avec ferveur, que son oeuvre comptera peut-être, plus qu’il l’avait cru, dans une histoire littéraire dont il a désormais la charge, un peu cruelle, de tenir l’intendance. Il n’y a rien de plus émouvant que le visage et que les yeux d’Amalric à cet instant où le destin lui joue un dernier tour, où le fantôme de son ami vient le torturer dans son petit bureau d’intellectuel : c’est atrocement jubilatoire. 

Le charme et la cruauté du film d’Assayas tient aussi au moment où il a été tourné, à la toute fin des années 90, dans les dernières années de la civilisation du papier : le revoir aujourd’hui rajoute un gag supplémentaire et enfonce un peu plus le pauvre Amalric, qui reste dans mon souvenir l’un des meilleurs éditeurs qu’on ait vu dans le cinéma français — le cinéma français qui en consomme tellement que c’est devenu un personnage à part entière, avec le mari trompé et l’amant.

C’est justement en tant que mari trompé, en tant qu’amant et en tant qu’éditeur qu’Assayas vient justement de ressusciter la mélancolie d’Amalric dans son dernier film, Doubles vies — à ceci près que le rôle est repris par un Guillaume Canet à peu près du même âge.

À la façon des cocktails que filmaient génialement Guitry, en passant au milieu des invités avec sa caméra liquide, enregistrant les bons mots les uns après les autres, Assayas balaie, en un ou deux dîners ,et en quelques répliques inquiètes ou définitives, les 20 ans qui séparent les deux films, de l’évolution du livre au triomphe des fake news, de l'apparition des e-book à la crise de la démocratie — mais la chose est trop scolaire et caricatural pour porter vraiment, et on s’aperçoit très vite que le sujet du film n’est pas là, mais dans la rassurante constance du marivaudage : “il faut que tout change pour que rien ne change”, c’est la clé du film, et même Canet reconnait qu’elle est un peu usée, et que son auteur, interprété par un excellent Macaigne, se répète.

Cela faisait 20 ans que je n’avais pas aimé un film d’Assayas, et j’admets qu’il m’a bien eu, parvenant à faire croire qu’il n’était devenu l’un de ces artistes ratés qui dissertent sans fin sur le déclin de l’art que pour mieux faire valoir son retour réussi au classicisme.

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