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Assiette de porcelaine, réplique du service de Marie-Antoinette

Les arts de la table

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Autrefois, les gens se mariaient, c’était la façon la plus simple de se procurer de la vaisselle. Aujourd’hui, les Ikea sont des machines à rendre célibataire.

Assiette de porcelaine, réplique du service de Marie-Antoinette
Assiette de porcelaine, réplique du service de Marie-Antoinette Crédits : Raphael GAILLARDE - Getty

La légende raconte que Steve Jobs serait resté des années sans table, à dîner par terre, faute de trouver un modèle satisfaisant. Je crois que je le comprends. J’ai traversé d’ailleurs une épreuve similaire, cet hiver, quand mes acheteurs du Bon coin ont pris de vitesse le service livraison d’Habitat. Et puis maintenant que ma table est arrivée je ne suis plus certain qu’elle soit le meuble idéal. 

Elle est trop petite pour mon puzzle du monde. J’ai dû tirer les tiroirs d’un côté, les remplir de quinoa bio — j’en ai beaucoup je n’en mange jamais — et poser par dessus, sept exemplaires d’un de mes romans en folio — L’aménagement du territoire, évidemment — qui faisait pile la bonne épaisseur. J’aurais du faire ébéniste, j’aurais gagné du temps. 

La table idéale existe peut-être, je l’ai aperçue un jour à une expo d’art conceptuel : bizarrement symbolique, excessivement platonicienne, elle n’avait ni pieds ni plateau, les objets flottaient dans l’air, à une hauteur égale, maintenus, par des bras articulés qui simulaient un champ gravitationnel régulier. Elle était évidemment inutilisable — sauf, peut-être, pour le fantôme de Steve Jobs. 

On sait depuis Matrix qu’il n’y a pas de cuillère. Mais on sait aussi depuis Berkeley que l’empirisme le plus strict, en réduisant les choses à des sensations sur nos doigts imprécis, et nos mains à des obsessions dans l’esprit d’un dieu fétichiste, n’est qu’une variante ironique de l’idéalisme radical.  

Autrefois, les gens se mariaient, c’était la façon la plus simple de se procurer de la vaisselle. Aujourd’hui, les Ikea sont des machines à rendre célibataire. Errant dans les magasins d’ustensiles comme au milieu des ombres, il m’a fallu beaucoup de temps, en tout cas, pour trouver les couverts idéaux, agréables en bouche et correctement galbés.  La chose n’est pas sans importance : si l’humanité disparaissait, nos couverts en inox seraient nos tout derniers vestiges, nos Vénus callipyges. 

Depuis une visite lointaine dans un magasin d’usine à Limoges, complétée plus récemment par une expo Jeff Koons, j’ai aussi une passion absolue pour la porcelaine. Si j’étais riche, je collectionnerais les porcelaines de Saxe, les bergers en biscuit et les vases de Sèvre. J’aime tellement la porcelaine que je suis pour l’interdiction des laves-vaisselle : ça la rend désagréablement grinçante. 

J’aime beaucoup, aussi, les séries d’assiettes décorées avec des scènes historiques.  Mon idée du bonheur et de la civilisation, mon approximation la plus précise de la douceur de vivre : essuyer des assiettes en porcelaine de Gien avec un torchon humide — le voile de Véronique de notre monde industriel. L’iphone, lui-même, crémeux et doux, n’est qu’une mauvaise imitation de la porcelaine — la seule substance humaine au fini impeccable, le seul supralunaire qui nous sera permis de toucher sur cette Terre. 

J’ai récemment laissé passer, dans une brocante, un service à dessert presque complet des plus grandes victoires militaires de Napoléon 3 — c’était un peu cher pour Sébastopol et Alma. Mais quelqu’un achètera peut-être, dans un siècle, une douzaine d’iPad en état de marche pour y manger des mille-feuilles devant des diaporamas du 11 septembre ou de la chute de Raqqa. J’ai pris en attendant des assiettes fines, blanches et politiquement neutres. 

Mais je me disais, récemment, en visitant le Musée du quai Branly, aux milieux des objets orphelins de l’immense service dépareillé de l’humanité, que les assiettes illustrées étaient l’un des objets les plus étranges que l’homme ait inventé — une improbable tentative qu’aura trouvé la plus idéaliste des espèces animales pour consommer directement des images. 

Le musée, autour de moi, raffiné et savant, n’était que la mise en scène de cette pulsion primitive, parfois anthropophage, qui nous conduisait encore, il y a un siècle, à la préhistoire des images, à manger ensemble héros historiques moustachus et mammifères rôtis. Ou qui nous amène aujourd’hui à regarder pendant des heures des hommes se battre à la télévision pour savoir qui a réalisé les meilleures bouchées gourmandes.  

Entre sublimation et offrande, les rituels alimentaires n’ont pas beaucoup changé. Il se sont peut-être même améliorés : en photographiant nos plats et en empilant comme des assiettes nos algorithmes de traitement d’image, nous avons peut-être généré une divinité nouvelle, qui nous fixe, quand nous mangeons, avec ses gros yeux de porcelaine blanche.

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