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Une étapre du "Jeu de la vie" à partir d'une configuration initiale choisie au hasard

Les automates cellulaires

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À retrouver dans l'émission

Je crois profondément que le monde est une machine de ce type : un automate cellulaire.

Une étapre du "Jeu de la vie" à partir d'une configuration initiale choisie au hasard
Une étapre du "Jeu de la vie" à partir d'une configuration initiale choisie au hasard Crédits : Wikipédia

La chose à laquelle je crois le plus, mon credo, le mobilier ontologique que j’achèterais si j’en avais vraiment les moyens intellectuels, ce sont les automates cellulaires. 

Je crois profondément que le monde est une machine de ce type : un automate cellulaire. 

Les automates cellulaires, selon le point de vue où l’on se place, ça peut-être une sorte de jeu pour la dernière page des vieux journaux papiers, entre les mots croisés et les énigmes d’échecs —  sauf que les pièces seraient de simples cases activées et éteintes en fonction de l’état des cases voisines. Ou bien c’est la révélation des derniers secrets de l’univers, la démonstration éblouissante qu’avec des règles et un matériel simplissime on peut retrouver, par itérations successives, le niveau de complexité merveilleuse du monde connu et inconnu — un paradis réductionniste, quelques gouttes de sang sur le rasoir d'Ockham. 

Bizarrement, alors que j’ai découvert les automates cellulaires avec le Jeu de la vie, vendu avec Windows 95, je n’y ai jamais joué, faute d’en comprendre les règles, bêtement écrites en anglais. J’ai compris mon erreur dix ans plus tard, en découvrant la puissance intellectuelle du jeu, utilisé comme argument métaphysique, dans un livre du philosophe matérialiste Daniel Dennett : tous les paradoxes du déterminisme étaient résolus dans ces automates.

Désormais convaincu que j’en étais un moi-même, je n’ai plus cessé, dès lors, d’aller à la rencontre de mes semblables.

Premier automate cellulaire connu : celui d’Ulam et de von Neumann, les deux calculateurs prodiges du projet Manhattan — ces machines capables de s’engendrer elles-mêmes étaient plus inquiétante que la bombe, mais rassurante, aussi, en cela qu’elles pourraient, elles, facilement lui survivre.

Plus singulière contribution au monde des automates cellulaires : celle de Turing, l’inventeur de l’ordinateur, qui les utilisa, en 1952, pour expliquer la morphogenèse — l’idée que les itérations successives à l’oeuvre dans les processus chimiques pouvaient engendrer, au lieu du gris opalescent de la goutte d’encre diluées dans un verre d’eau, des structures sophistiquées et complexes : les tâches du léopard, les doigts infinis du gecko, les neurones fascinants des humains. 

L’automate cellulaire le plus connu est celui qu’inventa Conway en 1970, Le jeu de la vie, et qui fut le plus largement diffusé, sous forme de programme informatique. Son bestiaire n’a pas fini de grandir, du modeste planeur, cinq cases couplées entre elles pour traverser l’écran en diagonale, à cette implémentation géniale d’un ordinateur primitif au sein de la grille : le jeu de la vie pouvait désormais jouer lui-même au jeu de la vie — et je ne pense pas être le seul pour lequel cela a représenté l’issue la plus probable du darwinisme et une révélation quasi mystique sur les pouvoirs divins de la machine.

Un génie anglais controversé, Stephen Wolfram,  entreprenait dans le même temps, en se prenant pour un nouveau Newton, de réécrire toute la science existante dans le langage universel des automates cellulaires. On attend toujours la parution française de A New Kind of Science, et de ces pages merveilleuses où son automate cellulaire, livré à lui-même, a dessiné des systèmes karstiques plus lumineux que les fonds des tableaux de Vinci.

J’ai échangé autrefois avec le traducteur de Wolfram, qui exerce comme plongeur professionnel dans les calanques marseillaises, et je suis certains que ni la grotte de Cassis, ni l’Atlantide elle-même, s’il la découvrait soudain, ne seraient plus vastes et plus prodigieuses que ces pages en noirs et blancs parsemées de cavernes. 

Les automates cellulaires ne sont pas seulement un jeu mathématique, ils sont un aperçu, je crois, d’un paradis possible pour les âmes, comme les miennes, hantées par le dieu barbare du réductionnisme, et qui se refusent absolument à croire que le monde pourrait être intrinsèquement divers. 

Chesterton, avec toute son inconfortable bienveillance, avait pourtant essayé de nous prévenir : si le monde ne possède qu’une seule loi, alors c’est qu’il ne s’est jamais rien passé, et qu’il ne passera jamais rien — autant dire qu’il n’y a jamais eu de monde.

Et pourtant, en véritable sectateur des automates cellulaires, quand Chesterton donne sa démonstration la plus serrée de l’existence de Dieu, j’ai l'orgueil étrange de ramener sa vision à la description anachronique d’un automate cellulaire : 

“ Si la fin du monde doit être un clair obscur artistique et raffiné, il faut qu’elle comporte un dessein humain ou divin. Avec le temps, le monde pourrait noircir comme une vieille peinture ou blanchir comme un vieux manteau, mais s’il se transforme en une œuvre d’art singulière en noir et blanc, c’est qu’il y a un artiste.”

Pas forcément.

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