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Sommes-nous spectateurs d'une épidémie digne d'un blockbuster ?

L'épidémie de coronavirus comme le lancement mondial d'un blockbuster

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A mesure que l’épidémie de coronavirus progresse, il m’arrive d’éprouver, timidement et pas à pas, des émotions dans le monde réel

Sommes-nous spectateurs d'une épidémie digne d'un blockbuster ?
Sommes-nous spectateurs d'une épidémie digne d'un blockbuster ? Crédits : Erik Witsoe / EyeEm - Getty

Dans la vraie vie je ne pleure jamais, je fais des blagues. Un rien m’amuse : les incendies en Australie, le Brexit et Donald Trump, le coronavirus. Plus l’affaire est sérieuse plus je me retranche dans un coin, près du radiateur, à la place du cancre, d’où je commente et j’ironise.

Les tragédies trouvent en moi un assez bon spectateur — sans trop de culpabilité, d’ailleurs, j’ai avec moi toute la théorie de la catharsis, toute la critique des mass média, tout Baudrillard et tout Debord. La déréliction du réel m’affecte spectaculairement, et c’est à peu près tout. J’ai été isolé, sélectionné, dans la longue chaîne des affects, pour être tout au bout celui qui ricanera bêtement. Nulle fierté et nulle honte. J’ai bientôt quarante ans, je ne serais jamais mobilisé, j’en ai moins de 60 ans, je ne mourrais pas du coronavirus : l’histoire universelle m’a confié en garde une enclave de neutralité suisse. Avec un peu d’esprit français, pour m’en moquer quand même.

Les seuls lieux où je pleure, ce sont classiquement les cinémas.

Et spécialement devant des blockbusters : les effets spéciaux des films catastrophes opèrent sur moi de façon un peu contre-productive, ils ont presque pour seule fonction de nettoyer l’image, de débarrasser l’intrigue de toutes ses scories : je suis quasi incapable de regarder Godzilla détruire San Francisco ou de m'intéresser à la façon dont les Decepticons évoluent dans Chicago. Toutes ces créatures en CGI me font l’effet d’être Méduse : j’évite soigneusement de croiser leur regard. 

Du coup, qu’est-ce que je vois ? Tout ce qui reste sous les décombres. Un genre de film que je rougirais d’aller voir, mais auxquels se rattachent étroitement mes blockbusters bien-aimés, sans leurs effets spéciaux : des mélodrames.

Un père divorcé tente de renouer avec ses enfants : cela donne La guerre des mondes, si on en enlève Les Tripodes, ou 2012, si Yosemite n’explose pas. 

Un orphelin tente d’imaginer le père qu’il n’a jamais vu, cela donne En avant, le dernier Pixar — qui m’a laissé littéralement en larmes, dans la grande salle rouge et vide du MK2 Quai de Loire. Je n’ai pas regretté, pour une fois, d’y être allé sans mes enfants. 

Ils sont là à chaque fois, cependant, physiquement ou en pensée, quand je vais voir un blockbuster : mes filles sont les filles de The Rock, mon fils sera toujours Bruce Wayne enfant — je serais bien un jour obligé de leur infliger le spectacle de ma mort. Je n’arriverais pas à leur tenir la promesse d’Interstellar : rentrer dans un trou noir mais finalement en revenir, juste car j’avais dit que je le ferais — je m’arrête là, pour ne pas avoir à pleurer à l’antenne. Comme je ne répéterais pas ce que Liam Neeson dit, dans Taken, à l’homme qui vient d’enlever sa fille. Si, je ne résiste pas : “Je ne sais pas qui vous êtes. Si vous ne la relâchez pas, je vous chercherai, je vous trouverai et je vous tuerai.”

Je suis conscient du kitsch de ces émotions, mais je n’en ai pas tellement d’autres. On fait avec ce qu’on a. 

Il n’y a pas une seule fois où au cœur de l’intrigue je n’ai pas ressenti l’instinct animal d’être chez moi, auprès des miens, et de veiller sur eux. 

J’ai ainsi besoin du véhicule monstrueux des blockbusters pour vraiment ressentir les choses — sentimentalement, je suis à peu près aussi ridicule que ces gens qu’on voit conduire d’énormes 4X4, seuls, dans les bouchons du bas-anthropocène.

Néanmoins je constate, à mesure que l’épidémie de coronavirus progresse, qu’il m’arrive d’éprouver, timidement et pas à pas, des émotions dans le monde réel. 

L'épidémie me fait plus ou moins consciemment l’effet de la sortie mondiale d’un blockbuster.

Je tiens mon rôle, pour le moment, ce n’est pas le virus, qui me fait peur, c’est le bouleversement de mon économie mentale.

J’ai peur de ressentir des émotions dans le monde extérieur, et de devoir utiliser pour finir le cinéma comme un moyen d’échapper au tragique éventuel de la situation. 

Premier signe d’un tel renversement : je suis allé voir en famille mon premier blockbuster émotionnellement neutre, l'inoffensif Sonic.

Cela m’a fait tout bizarre de ne pas pleurer au cinéma. 

Quelques jours plus tôt, j’étais lâchement parti faire la vaisselle pour éviter la scène qui fait pleurer dans Porco Rosso — celle avec le grand fleuve aérien des avions morts.

Inversement la coloration délicatement tragique que prend ces jours-ci le monde m’intéresse. J’apprends peu à peu à avoir pitié des humains et à les considérer, tous ensemble, et un peu gluants, comme ma vraie famille.

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