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Portrait de Marcel Proust par Jacques Emile Blanche.

Les bourgeois, mes frères un peu ridicules

3 min
À retrouver dans l'émission

La bourgeoisie est devenue, pour toute une partie de la gauche qui se désigne des ennemis, l’unique nom du mal. J'ai pour ma part une sympathie pour les bourgeois. En cela, je fais le pari de la paix civile.

Portrait de Marcel Proust par Jacques Emile Blanche.
Portrait de Marcel Proust par Jacques Emile Blanche. Crédits : DEA / G. DAGLI ORTI - Getty

Je trouve chez moi une mystérieuse bienveillance pour la bourgeoisie, — les bourgeois, mes frères un peu ridicules — quelque chose qui, aussi révolté que je sois par les injustices, me retient d’entrer en communion d’esprit avec une large partie de la gauche contemporaine, de Chantal Mouffe à François Bégaudeau, qui développe une conception schmittienne de la politique comme désignation d’un adversaire.

La raison de cela manque de finesse et tient à ce je ressens, au loin, une menace de mort dans toute tentative de définition conflictuelle du champ de la politique.

Je le dis d’autant plus que nous sommes les contemporains d’une situation morale qu’on n'a pas peut-être pas vécue en Europe depuis la seconde guerre mondiale : qu’allons bien pouvoir faire des enfants ? C’est  la grande question de la guerre moderne, de la guerre en temps qu’elle ne distingue plus les civils des combattants.

Et il existe en France, en 2019, quantité de Français pour lesquels la mort en Syrie d’enfants de djihadistes est infiniment préférable à leur retour.

L’époque étant cela profondément schmittienne : on a refabriqué l’ennemi parfait, l’ennemi presque biologique. 

Autant il a été longtemps à la mode à droite de faire croire qu’on avait lu Gramsci, et de définir son combat en termes d’hégémonie culturelle, il est aujourd’hui irrésistible, pour toute une partie de la gauche de se définir des adversaires.

Il ne faut cependant pas s’y méprendre, celui-ci est rarement le djihadiste, qui reste plutôt l’ennemi de la droite, quoi que le voile, comme un gigantesque filet dérivant, arrive à recruter jusqu’à la gauche de la gauche.

Mais l’ennemi le plus décisif que s’est inventé la gauche contemporaine, celle qui prétend avoir enfin renouvelé le logiciel et redécouvert la révolution, cet ennemi, comme on disait du temps du candidat Hollande, c’est la finance, ou pour ceux qui portent ce combat avec le plus de véhémence, c’est directement la bourgeoisie. 

La bourgeoisie, on le voit spécialement chez Bégaudeau, est devenue l’unique nom du mal.

En cela je me prétends plus marxiste que lui, lui qui la vomit sans nuance, alors que moi, j’ai toujours eu plutôt pitié d’elle. J’ai toujours su que mes livres, sans doute car ils portaient en eux des idées de revanche, seraient toujours intrinsèquement meilleurs que ceux de la bourgeoisie. 

En cela j’ai beaucoup plus peur de Bégaudeau comme rival que de Sylvain Tesson. Au pire ce dernier fera Le petit prince, un grand récit allégorique, une fable pour petits-enfants riches — alors qu’il y a chez Bégaudeau une possibilité, même infime, qu’il se métamorphose en une sorte de Dostoïevski français. 

Et pourtant, il y a Proust. Le contre-exemple absolu, le grand bourgeois destiné à humilier pour des siècles tous les enfants d'instituteurs.

Mais si envieux que je puisse être de son grand appartement du boulevard Haussmann, je sais au fond de moi une chose, c’est que si Proust peut m'humilier mille fois, et qu’il l’a sans doute déjà fait à chaque fois que je l’ai croisé, Proust qui possédait à l’école les plus belles billes et les plus beaux manteaux Chevignon, il ne fera jamais partie du clan de ceux qui, quelles que puissent être les reconfigurations du jeu politique, sera en position de me tirer, personnellement, une balle dans la nuque. J’ai fait le pari de la paix civile, et c’est en cela certain que j’aspire, paradoxalement, à devenir un écrivain bourgeois, mais je prétends le devenir en pleine possession de mes moyens intellectuels.

Reste les enfants de djihadistes.

Il serait facile à Bégaudeau de démontrer que mon inaction les condamne, que ma bourgeoise nonchalance vend presque directement des armes à leurs bourreaux, et que ma pieuse bonté bourgeoise n’en sauvera aucun. À nous les bourgeois la lâcheté et l’incohérence intellectuelle tiennent souvent lieu de droits de l’homme, je l’avoue.

Il serait facile, même, de démontrer que cette mauvaise conscience, dont je m’honore avec gourmandise, est le pire de tous les attributs de ma classe d’élection.

À moins de réussir à croire, cela me tenterait assez, que cela nous imprime une certaine dynamique spirituelle, une propension au travail intellectuel de nature à faire mentir Hegel et Marx :  il serait alors faux d’affirmer que dans la dialectique du maître et de l’esclave nous serions strictement ceux qui auraient cessé de travailler. Notre mauvaise conscience, incontestablement, travaille, il n’est pas dit qu’elle ne soit pas aussi une force historique. 

Marx dirait, certes, que nous nous attachons juste à mieux secouer un grand encensoir toujours rempli du même opium. 

Mais il n’est pas dit encore que Marx ait toujours eu raison.

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