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Dark Vador

Les boutons

3 min
À retrouver dans l'émission

Rien n’a plus vieilli, dans les Star Wars, que les boutons sur le torse de Dark Vador.

Dark Vador
Dark Vador Crédits : Disney

Il y a des choses simples que je ne sais pas faire, comme éteindre ma télévision, ma Nintendo Switch ou mon imprimante. Je sais, j’ai lu des articles sur le sujet, que tous ces objets laissés en veille consomment annuellement l’équivalent d’un réacteur nucléaire, un soixantième du parc, et j’ai regardé la série Tchernobyl. Je vois donc les dégâts irréversibles que peut faire un seul réacteur et j’espère secrètement que ce n’est pas celui-ci que suçote ma télévision en veille. 

Il faudrait que je l’éteigne la nuit, que j’étouffe la braise de sa petite LED rouge. Mais, j’en suis incapable : s’il existe bien, derrière l’écran, un bouton d’arrêt, son fonctionnement m’échappe. 

Son fonctionnement m’échappe et l’erreur de design est manifeste. 

Il y a quelque chose de pas tout à fait mécanique, il s’enfonce, mais sans franchise, comme un grain de beauté ni tout à fait mou ni tout à fait dur, que l’on peut rentrer dans l’épiderme mais qui ressortira toujours — le degré zéro de la substance cronenbergienne, à peine plus qu’une démangeaison cybernétique. Pour éteindre la télévision, il faut le maintenir enfoncé quelques secondes. Quelques secondes insupportables. Quelques secondes : un temps indéfini, irritant, éternel. 

Un temps incommensurable avec l’instantanéité révolue du bouton poussoir du téléviseur Brandt familial : avec la lumineuse bascule des interrupteurs ; avec le mystérieux synchronisme du bouton de la lumière des frigos ; avec le crépitement joyeux des claviers d’ordinateur ; avec tous ces boutons à effets immédiats que nous avons toujours trouvé sous nos doigts au temps glorieux de la cybernétique.

Les nouveaux boutons ont renoncé aux causalités mécaniques. 

Rien n’a plus vieilli, dans les Star Wars, que les boutons sur le torse de Dark Vador. 

Il faut maintenant laisser son doigt appuyé jusqu’à ce que la peau blanchisse et que l’ongle se torde, et attendre le délai requis.

Le constructeur aura fait l’économie d’une pièce mécanique mais le consommateur, agacé, finira par renoncer à éteindre son appareil.

Il est plus difficile, aujourd’hui, d’éteindre une télévision qu’il l’était autrefois de lancer une tondeuse à gazon.

Les claviers des nouveaux Vélib ramènent nos doigts à l’âge engourdi des vieux TO7, les touches des distributeurs, calibrées pour résister aux assauts des black blocks, nous sont presque inviolables, des écran tactiles ont remplacé, dans les habitacles, les molettes qui commandaient autrefois, avec une élégance skeuomorphique, les ventilateurs — le skeuomorphisme comme âge ornemental et criminel du bouton de voiture.

Des contremesures existent, pour améliorer cette désagréable liquéfaction du geste, qui vont du retour haptique — la touche est un simulacre mais son activation génère une petite tension électrique dans le doigt — à celui du blaireau ou de la cire : lassés par les fausses facilités de l’océan cybernétique les hommes et les femmes réinvestissent, dans le domaine sacré des soins du corps, des usages révolus, une matérialité douloureuse.

La cybernétique, c’est pour ma génération la porte de verre coulissante de l’entrée d’un supermarché : c’était une forme de magie. 

On était intégré à la boucle de rétroaction : c’était nous-même, en tant que corps, en tant qu’entité tridimensionnelles qui étions l’interrupteur.

Tout ce que je sais de la cybernétique c’est qu’il existait une vis sous le projecteur du garage, une vis qui commandait la sensibilité de sa cellule photoélectrique, et qui permettait, en tâtonnant, nuit après nuits à la recherche du bon réglage, d’éliminer les faux positifs des branches du saule-pleureur, et les faux négatifs, quand mon père, désireux d’éliminer les chats errants, avait tourné la vis un peu trop loin, jusqu'à rendre l’œil électrique insensible aux humains.

Mon père possédait alors une dimension biblique : il contrôlait les forces occultes qui gardaient les espèces séparées et qui rendaient les choses obéissantes.

Je ne me lasse pas du système de reconnaissance facial du dernier iPhone qui se déverrouille seulement quand il voit mon visage. 

La chose accomplit, l’un des dernières prophéties de Steve Jobs, alors que l’interrupteur de son pancréas l’avait déjà lâché, il faudrait abolir les boutons marche/arrêt des machines, qui sont toujours comme d’horrible préfiguration de la mort.

Mais je m’interroge, aussi, depuis qu’on a résolu ainsi le problème de l'interrupteur, sur ma possible aliénation.

Mon visage, ou son modèle mathématique, appartient désormais au monde des machines. La chair de ma chair, mon nom secret, mon shibboleth levinassien est devenu un simple interrupteur.

Et c’est justement parce qu’elle veut savoir à quel moment ils ont appuyés sur un interrupteur du réacteur maudit que la physicienne nucléaire de la série Tchernobyl erre dans un hôpital de Moscou au milieu des survivants sans visages.

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