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Calculatrice solaire

Les calculatrices solaires

3 min
À retrouver dans l'émission

Une histoire croisée de l’informatique et de la mort du soleil

Calculatrice solaire
Calculatrice solaire Crédits : Matt Meadows - Getty

J’ai acheté l’autre jour, une petite danseuse solaire hawaïenne à ma fille, qui pleurait inexplicablement sur mes épaules.

Quatre cellules solaires animaient gracieusement la marionnette, qui ondulait dès qu’elle apercevait la lumière, comme un cactus nain qui se lancerait dans sa floraison annuelle. Le mystère renouvelé de la photosynthèse dans le désert des villes, des villes que le silence fasciné de ma fille avait rendu à leur silence. 

Les épaules encore parcourues de sanglots je me suis alors souvenu d’une collection oubliée : j’avais avidement collectionné, autrefois, les calculatrices solaires. 

C’était - à leur apogée - des objets commerciaux presque aussi répandus que les pin’s, et l’un des plus spectaculaires miracles de la miniaturisation. Elles faisaient exactement la taille d’une carte bancaire, pour une finesse presque égale.

Les chiffres étaient de minces protubérances et quatre cellules d’une belle couleur rouille annonçaient ma danseuse hawaïenne. 

On dit que les cartes bancaires devraient leur appétissant format et l’impression de plénitude qu’elles dégagent au nombre d’or : je n’ai jamais essayé mais on pourrait y déployer les premières itérations de la spirale de Fibonacci. 

Ces petits calculateurs autrefois futuristes auraient ainsi eux aussi des racines dans le monde des plantes. J’ai repensé à la célèbre expérience du physicien Yves Couder, qui vient de disparaître, sur la génération, par des gouttelettes d’eau, d’une spirale de Fibonacci semblable à celle des fleurs du tournesol. 

Être physicien et percer le mystère du tournesol : cela devait être délicieux. 

Je n’avais pas eu ce génie : aucune des calculatrices solaires que j’ai disséquées ne m’a jamais délivré son secret.

J’y trouvais toujours le même labyrinthe imprimé à l’acide, avec ses tentacules terminés par des pinces, sous les touches, et relié à un cœur électronique noyé dans un dôme d’ambre. C’était le lieu des mathématiques et je n’en pouvais rien savoir de plus, les quatre opérations dormaient là en attendant que le soleil les réveille, les quatre opérations avec leurs règles spécifiques, la commutativité de l’addition et la non-commutativité de la soustraction, leurs systèmes de retenue, les lois de l’arrondi et celles, plus singulières, de la formation des nombres en cristaux liquides : le nombre de barres qui paraissaient arbitraire mais qui, parfois, entrait en bijection avec le chiffre représenté, comme dans la numérotation romaine — c’était le cas de la triade magique que formaient le 4, le 5 et le 6. 

Il existait aussi une façon savante, adoratrice, d’écrire le mot SOLEIL ainsi qu’une devinette paillarde qui mettait en scène une jeune fille et qui, si on la suivait aussi scrupuleusement qu’un algorithme, donnait en résultat 35 383 773 : il fallait alors retourner la calculatrice pour avoir la solution, et comprendre ce que la jeune fille faisait au terme de l’histoire. 

Ce ELLEBESE inattendu est sans doute la première image pornographique que ma génération a su générer par des moyens électroniques. 

Mais ce qui devait me marquer plus encore, et me servir d’initiation à la thermodynamique, la science de la chaleur et de l’information, cela avait été de découvrir qu’en jouant avec mon doigt sur la cellule photoélectrique je pouvais effacer les chiffres — et établir une connexion directe entre le soleil et les mathématiques. 

Ce sera beaucoup plus tard le sujet du premier roman que j’écrirai : une histoire croisée de l’informatique et de la mort du soleil. 

J’avais découvert celle-ci dans un numéro hors-série du magazine Okapi de ma sœur, et je ne me souviens pas d’avoir jamais autant pleuré — presque autant en tout cas que ce jour de noël où j’avais cru que mon chien avait disparu pour toujours. 

Le bonheur, enfant, tient à peu de choses. 

Il avait été finalement retrouvé près de la gare et le soleil avait été condensé, pour ne mourir jamais, dans les circuits imprimés d’une expérience de pensée délibérément faustienne et délicieusement délicate, celle du démon de Maxwell, qui posa les fondements théoriques de l’informatique en imaginant une machine susceptible de se recharger toujours, en vomissant les particules tièdes, et de survivre à l’extinction du soleil en extrayant des informations sur les états passés du monde — une machine de conception très voisine du cœur ambré de mes calculatrices solaires. 

L’informatique, avant d’être une industrie, avait été un” réponse angoissée et géniale au déprimant bilan de la thermodynamique et à sa proclamation définitive de l’irréversibilité des choses : la croyance que l’univers pourrait recommencer toujours à l’intérieur d’une machine.

Le salut au soleil du petit automate de ma fille n’était peut-être pas une réponse si irrationnelle que cela à sa disparition possible. 

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