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Camion

On ne sait jamais ce que contiennent les camions

3 min
À retrouver dans l'émission

Les rond-points sont comme les disques d’accrétion de la marchandise.

Camion
Camion Crédits : Martin Barraud - Getty

On ne sait jamais ce qu’il y a dans les camions. On ne sait jamais ce qu’il y a dans les camions et c’est un problème. 

Nos désirs, sans doute, sont dans les camions. Tout ce qu’on voudra posséder, tout ce qu’on possédera un jour. Le catalogue de La Redoute, le catalogue de la Camif, d’IKEA, d’Amazon. Les jolies choses, robustes et éternelles, du catalogues d’armes et de cycles de la manufacture de Saint-Etienne, celles, improbables et cassantes du Catalogue de l’homme moderne, avec ses porte-cravates mécanisés et ses stations météo à cristaux liquides. Dans les camions encore les poissons chantants et les lampes à lave des boutiques Soho, les smooshies parfumés dont les enfant raffolent comme ils ont raffolé des toupies Beyblade, des handspinners, des Diddles, des kikis, des totoches. Dans les camions encore les serre-tête dorés, les diadèmes, les barrettes et les bagues des magasins Claire’s, cette franchise dont la mission secrète semble d’organiser le racket des petites filles. 

On ne sait jamais ce qu’il y a dans les camions, ces gros neurotransmetteurs qu’on voit passer au loin sur les synapses des routes, mais quelqu’un a voulu, a désiré ces choses qu’ils cachent en pleine lumière. 

J’ai eu la chance, un été, de travailler deux mois comme manutentionnaire.

J’ai vu de l’intérieur ce que désiraient vraiment les hommes, j’ai eu accès aux bordereaux de commandes. 

Ce que les hommes désiraient, cet été là, clairement, c’était de nourrir leur chien : j’étais dans un entrepôt Royal Canin. Mais j’étais fier, j’avais 18 ans et je venais d’avoir mon bac dans le lycée situé en face, de pénétrer enfin dans la vie professionnelle, dans le monde sacré de la logistique et d’entrevoir, parfois, de l’autre côté du quai de chargement, la face cachée des camions — leur profondeur immense et nacrée, baignée, comme les musées, d’une douce lumière zénithale. On pouvait faire entrer là un nombre incroyablement élevé de palettes.  

Préparer les palettes, c’était précisément ma tâche. 

Il fallait savoir lire entre les lignes bleu des bordereaux pour recomposer la commande dans un ordre meilleur. Tout au fond, par 3, les sacs de 25 kilos de croquettes bas de gamme. Au dessus, en quinconce, les sacs de 15 kilos du best-seller, le fameux M25 — celui qu’on donnait dans la pub au berger allemand si joyeux, si tonique qui courait sur la musique infinie d’Ennio Morricone. Enfin, tout au dessus, quelques paquets de 5 kilos pour citadins — je me rappelle que nous livrions feu la Samaritaine. L’ensemble était à peu près stable mais pour s’en assurer on filmait les palettes au moyen d’une délicieuse machine qui les faisaient tourner pendant que le plastique grinçant s’enroulait autour d’elle. On les disposait enfin, prêtes à embarquer, sur le quai de chargement, et on recommençait. D’anciens collègues ont peut-être en ce moment même les pouces posés sur l’accélérateur rouge de leurs Fenwicks. 

Ils seront peut-être samedi en gilet jaune sur le grand rond-point de l’ancienne N191.

La France des gilets jaunes c’est aussi celle des gros chiens et du M25, celle d’Ennio Morricone et de cette ambiance de far-west des zones périurbaines. 

La France des gilets jaunes c’est l’obsession du moment, c’est elle qu’on voit à la télé, qu’on ne voit jamais, et à laquelle on ne comprend pas grand chose. 

On ne verra jamais directement un trou noir, cet objet dont aucune lumière ne s’échappe. Mais on pourra distinguer le disque d’accrétion de la poussière stellaire accéléré par lui. On s’est habitué, depuis Interstellar, à ces grands disques anamorphosés de matière en rotation. C’est exactement ce qu’on voit de la France depuis une semaine. Des ronds-points non pas filmés d’en haut, comme pendant le Tour de France, mais vus à hauteur d’homme, transformés en envoûtantes ellipses.

Les rond-points comme les disques d’accrétion de la marchandise. 

Les ronds-points qui perturbent, pour quelques jours encore, les grandes orbites blanches de la mondialisation.

J’ai vu à la télé la joie un peu triste d’un gilet jaune à Sens, heureux d’avoir attrapé, dans son piège modeste, 7 ou 800 camions. “On a marqué l’histoire à Sens”, répétait-il, entouré par ces grands rectangles blancs immobilisés, et au contenu comme toujours invisible. 

Mais c’était la première fois que je me disais que le désir des hommes n’était plus à l’intérieur d’eux, mais tout autour, dans ce monde plus grand qu’un quai de chargement, plus attractif qu’un carrefour giratoire, plus brillant, même, qu’un gilet jaune à bandes réfléchissantes.

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