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Cartes routières

La beauté des cartes Michelin

3 min
À retrouver dans l'émission

Et si les cartes Michelin étaient les plus beaux objets qu’on ait jamais fabriqués ?

Cartes routières
Cartes routières Crédits : Zenaphoto

Je suis toujours surpris par la taille, le volume, la précision du monde. Soudain immobilisé à Vallorbe, pour laisser monter la douane, j’avais négligemment regardé sur mon téléphone par quel fin trait noir nous rejoindrions bientôt Lausanne. Et si la faiblesse du réseau floutait le paysage, faisant de l’écran de mon iPhone un paysage à la Ramuz — « Vu de cette hauteur, le fleuve, au fond de la vallée, n’était plus qu’un bout de fil gris apparaissant à travers une brume bleue comme si ce n’eut été de l’air, mais de l’eau,  dans laquelle on aurait mis fondre du savon » — j’avais finalement réussi à remonter le fil et à comprendre par quel ondulant miracle nous pourrions gagner le Léman en piquant, comme l’aiguille d’un tanneur, entre les pièces de cuir du Jura vaudois. 

J’en étais là, dans le demi-sommeil de Google Maps, quand j’ai distraitement jeté un œil à travers les triple-vitrages du TGV Lyria, et aperçu à ma droite un gouffre inattendu, bouillonnant et presque grotesque, par rapport à paysage anesthésié de mon téléphone.

Trop familier du monde des cartes, je me laisse ainsi facilement surprendre par ces rapides orogenèses, je suis sans cesse rattrapé par la réalité des paysages — et traçant une échappée cycliste qui m’emmènerait jusqu’à Epernay à travers la Champagne caillouteuse je me suis récemment envasé, à mi chemin, sur les berges marneuses de Coulommiers. J’oublie toujours qu’il y a, derrière la carte, un monde véritable — et je ne suis d’ailleurs pas certain que j’ai jamais parcouru celui-ci en habitant rêveur des cartes borgesiennes. Les voyages ne valent ainsi, pour moi, que par les traces que je laisse sur les cartes comme si j’avais le fantasme de me réincarner en curvimètre — cette sorte de centaure, de chimère née d’une fusion définitive entre l’homme et le vélo. 

J’ai rejoint Rouen un jour en oubliant de lancer mon application de suivi géographique et peu de choses, dans ma vie, me donnent plus de remords — je finirais par refaire le chemin exact à travers le Vexin et jusqu’à mon piqué prodigieux, après l’aéroport, sur la ville aux cent clochers. 

Rien ne m’a rendu plus heureux, plus fier de la bonne tenue de ma vie et de la cohérence de mon rapport au monde que de retrouver la carte IGN de la Mayenne sur laquelle j’avais autrefois reporté mon aller-retour Argentré - Sainte-Suzanne : c’était la première fois que j’avais dépassé les 50 kilomètres. 

Et j’ai mis sans hésiter en médaillon, à la place de mon portrait sur Twitter, les tracés cumulés de 5 ans de sorties franciliennes : en jaune Paris-Bruxelles, en vert la route de Troyes, en rose celle de Gien, en bleu celle de Dieppe, en beige Le Havre, en rouge Abbeville, et Provins, Dreux et Chartres, Sens, Orléans et Soissons. 

Je n’ai pas de souvenir plus précis, de journal plus intime, j’appartiens, impudique, à la carte du monde. 

La simple consultation passionnée d’une carte avant de m’endormir peut déclencher mon départ à l’aurore. 

J’avais ainsi trop scruté ce soir là, sur une vieille carte Michelin, l’angle nord-est du département de la Mayenne, et presque appris par cœur la succession d’idéogrammes qu’on y avait accumulée : triple point d’une ruine, double chevron d’une côte, altitude d’un point culminant, présence d’un château, cône éventré d’un panorama, surlignage verdoyant d’une corniche sinueuse. J’avais même enregistré la présence inattendue de deux cols, du côté de Saint-Pierre des Nids et de Saint Léonard des Bois. 

On était là bien sûr autour du Mont des Avaloirs, le plus haut vestige du massif armoricain et le point culminant de l’ouest, si l’on tire une diagonale entre les Pyrénées-Atlantiques et les Ardennes, là où la France est aussi lisse et plate qu’une double page du journal Ouest-France. 

Et j’ai mieux compris, ce jour, tout au long des 175 kilomètres de ma boucle mayennaise, d’où venait pour partie mon rapport crédule et fétichiste aux cartes : malgré la lourdeur progressive de mes jambes le paysage, autour de moi, n’a pas retrouvé une seule fois les saillants de la carte, les vertiges entraperçus du 150 000 millième.

Mais après avoir  vidé mes deux bidons et m’être vu rattraper par la soif dans la haute vallée de l’Erve, il m’a fallu, peut-être pour remettre le réel à sa place et faire rebasculer la carte sous le territoire, actionner le petit robinet du cimetière de La Chapelle-Rainsouin, comme une molette qui m’aurait permis, en jouant avec les dimensions du monde, d’en retrouver la bonne et la désaltérante échelle. 

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