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Les cathos de gauche sont comme les beaux vitraux, une espèce de plus en plus rare

Ode aux cathos de gauche, cette espèce en voie de disparition

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Je ne sais pas s’il restera demain des catholiques ni s’il restera une gauche. L'expression "catho de gauche" a toujours désigné pour moi une entité paradoxale. Quand je l’entends, c’est plus fort que moi, je pense à ma grand-mère.

Les cathos de gauche sont comme les beaux vitraux, une espèce de plus en plus rare
Les cathos de gauche sont comme les beaux vitraux, une espèce de plus en plus rare Crédits : Jean-Philippe Tournut - Getty

Ma grand-mère dont je suis pourtant à peu près certain qu’elle a toujours voté à droite. Mais je ne sais pas, il y avait autre chose : un sentiment de grand libéralisme, une mansuétude infinie, quelque chose de doux et de décontracté — comme cet ensemble pompidolien de fauteuil et de canapé d’angle en velours marron sur lesquels, aussi loin que je remonte, nous avons toujours eu le droit de sauter, ou de nous battre avec les coussins : ma grand-mère votait à droite et elle allait à la messe, mais c’était toujours un peu Mai 68 chez elle, avec des barricades dans l’escalier et des courses-poursuites à l’étage. 

Inversement, il aurait été inconcevable de déplacer un seul napperon chez mes autres grands-parents, qui votaient Mitterrand. Et qui, catholiques eux aussi, en représentaient plutôt la branche autoritaire.

Chez ma grand-mère, on avait au contraire tous les droits, jusqu’au droit de blasphème — et nous en abusions évidemment : génie du christianisme. 

Il y avait des missels un peu partout, mais aussi des cendriers : adolescent, c'était la seule maison où on avait le droit de fumer, et aussi de parler de dieu, cette autre transgression adolescente. 

Les bulletins paroissiaux, imprimés sur du papier de couleur, étaient tellement plus gais que le journal Ouest-France, et de meilleure qualité, si on voulait en faire des cocottes ou des bombes à eau.

Il m’est resté de la fréquentation enfantine de ces lieux habités, de ce petit Vézelay de Mayenne, une conviction profonde : celle que le catholicisme ne serait sauvé que par son libéralisme — s’il devait être sauvé bien sûr.

J’ai beau chercher ce qu’il a de vraiment singulier, c’est toujours sur cela que je retombe.

Le catholicisme, tel que je le reconstruis en pensée, d’après quelques souvenirs d’enfance pris dans la maison de ma grand-mère, où j’ai toujours été si bien accueilli, c’est une religion hospitalière, et résolument non coercitive — une utopie anti-autoritaire.

C’est peut-être une vision naïve, mais c’est aussi la seule qui soit absolument cohérente avec la doctrine du rachat : on a tellement à faire, déjà, avec le péché originel, on ne va pas, en plus, se rendre les choses difficiles. 

Quand je lis, chez un esprit aussi fin que Michel Houellebecq, que la force du catholicisme, c’est sa puissance de contrôle social, ses protocoles d’ingénierie démographique, je sens intuitivement qu’il se trompe — qu’il se trompe absolument et qu’il prend les choses à l’envers. 

C’est vrai que l’idée qu’il y ait des cathos de gauche est spontanément bizarre : cela ne colle pas avec le cliché des serres-têtes, avec cette confusion, si bêtement française, entre catholicisme et maurrassisme. 

Mais en vérité, l’anomalie, et je me place là délibérément au plan théologique - et non au plan politique ou sociétal - c’est que s’il existe des catholiques conservateurs, traditionalistes, autoritaires : cela n’a aucun sens. Ou bien la charité est un concept vain.

Que cette religion se soit depuis un siècle ou deux réduite à commenter les mœurs, à déplorer leurs évolutions, cela s’explique sans doute, mais c’est aussi d’une imbécilité profonde.

Je ne me risquerais pas, si j’étais un réformateur social, un révolutionnaire ou un auteur de science-fiction, à fonder ma société nouvelle sur le concept d’amour : cela ne pourrait évidemment jamais marcher. C’est même en cela que le catholicisme est une religion, et non une doctrine sociale.

Ou bien, s’il faut vraiment qu’il en soit une, il serait le libéralisme : qui rejeter, au nom de l’amour, de la grande maison familiale ? 

Évidemment personne. À commencer par ceux qui, comme je le faisais adolescent chez ma grand-mère, se moquent, aveuglés peut-être par tant de libéralisme, des traces de conservatisme qu’ils se piquent d’y déceler encore — dialectique au fond inévitable, d’autant qu’elle trouve régulièrement, pour s’exercer, des papes éminemment réactionnaires.

Il est à ce sujet notable que l’actuel évêque de Rome irrite plutôt cette fois le clan conservateur : il ne m’en paraît doctrinalement que meilleur.

Qu’on pense seulement au grand mystère de la Passion : comment peut-on vouloir protéger quelque chose qui s’est mis à ce point-là en danger ? Comment peut-on redouter le blasphème quand le déicide est au commencement de tout ? De quoi se mêle-t-on ? 

Je ne m’explique pas qu’on puisse être chrétien et vouloir empêcher qu’on défasse joyeusement les canapés d’angle du dogme.

par Aurélien Bellanger

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