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Projet architecturale à Gonesse.

Les centres commerciaux

4 min
À retrouver dans l'émission

J’aime beaucoup le triangle de Gonesse.

Projet architecturale à Gonesse.
Projet architecturale à Gonesse. Crédits : MYRIAM LEMETAYER / HANDOUT - AFP

À Evry 2, le grand centre commercial de mon enfance, des cascades d’eaux captives dessinaient de grandes arches autour des escalators et les ficus géants montaient jusqu’aux trappes de désenfumage.  C’était entre la jungle brutale — quelqu’un s’était fait assassiner là à la hache en plein jour — et l’ouest sauvage : le sol était en pierre volcanique et je venais chercher des vêtements dans une jeanerie qui ressemblait à un village indien troglodyte du Colorado. 

Je portais, ces années-là, des tuniques ou des surchemises à carreaux : des vêtements authentiques. Neil Young était étonnamment l’homme le mieux habillé des années 90 —  quand les Chesterfields étaient vendues par 25 dans des paquets en kraft et que cow-boy pouvait apparaître comme un métier d’avenir. Cette boutique  m’impressionnait beaucoup. Serais-je jamais assez homme, assez viril, assez cool pour cette débauche d’authenticité nonchalante ? Ma démarche adolescente n’était-elle pas incompatible avec cette boucle de ceinture aux monts étincelants et aux vallées artificiellement patinées ?  

J’ai été déçu, en entrant récemment dans un boutique Levi’s, de découvrir que la marque avait renoncé à cet imaginaire pionnier : c’était devenu un H&M comme les autres. L’Amérique fait sans doute un peu moins vendre aujourd’hui.  On sait d’ailleurs que le modèle du centre commercial est en crise un peu partout. On a vu les images post-crises de ces géants abandonnés livrés à des gangs survivalistes. Les escalators étaient devenus de véritables cascades, les boutiques, sans fenêtres, des grottes authentiques.  On a vu passer la vidéo terrifiante d’une femme avalée, en Chine, par un escalator — il a fallu quatre heures pour retrouver son corps. 

Le centre commercial comme prédateur : c’est encore l’argument des opposants à projet EuropaCity de Gonesse. J’aime beaucoup le triangle de Gonesse. Ça a longtemps été le fond d’écran de mon iPad. La fusion de l’A1 et l’A3, qui donnent naissance à l’autoroute la plus large de France, en occupait la partie droite. J’avais isolé un bout des pistes du Bourget et les grands toits plats des zones intermodales. On pouvait dénombrer, enfin, une dizaines de champs, de la couleur engageante des cases dorées d’un jeu à gratter. Un spécialiste du projet m’avait expliqué que quoi qu’on fasse ici, l’écosystème serait meilleur : la terre arable était définitivement empoisonnée par l’agriculture industrielle. 

Le groupe Auchan, à l'origine du projet, aurait compris que la culture était l’avenir du centre commercial. Une vision intensive de la culture : l’exemple qu’il m’en avait donné était celui d’un concert de Johnny Hallyday. Il va falloir trouver autre chose. La bonne terre arable du baby-boom arrive à épuisement. Le projet, pourtant, n’est pas sans grandeur. Il consiste à soulever un coin du triangle, qui conserverait sa nature végétale, et à glisser en-dessous les installations de loisir. Ce serait, si l’on veut, une version agrandie du CNIT, ce grand voile de béton, à La Défense,  en forme de Brik fourré au nouvelles technologies industrielles. 

Ce serait sa version écologique — plutôt le dôme, alors, des anciens magasins Truffaut, en forme de maison barbapapa, dômes qui comptent parmi les chefs-d’œuvre de l’architecture ordinaire de la seconde moitié du XXe siècle, et qui tendent aujourd’hui à disparaître, comme les piscines tournesols et les cabines téléphoniques.  

Je ne sais pas si EuropaCity verra jamais le jour, comme je ne sais pas s’il restera un seul de nos centres commerciaux dans un siècle. Paris a conservé moins du tiers de ses passages couverts — ceux qui permirent à Benjamin de lui discerner le titre inégalable de capitale du XIXe siècle. 

J’étais récemment au passage du Havre, près de Saint-Lazare. C’est un passage modernisé. Sa voûte en verre transparent est tenue par des flèches d’acier. Un vigile ouvre les sacs à l’entrée. Ses magasins sont des franchises.  J’ai un peu retrouvé l’ambiance de ma jeanerie en pénétrant dans le Nature & Découverte, au sol en planches un peu disjointes. J’étais de retour dans mon ouest natal.  Ça sentait le feu de bois au milieu des constellations phosphorescentes et du matériel de camping. Il y avait même l’équivalent new-age des armes de poing autrefois manquantes : une sorte de pistolet amplificateur qui, plutôt que de tuer les oiseaux, permettait d’en écouter le chant. J’ai ainsi pu isoler du fatras commercial de cette seconde nature le petit tintement d’une source télécommandée.  Des oreillers d’avion gonflables, sur des mannequins, imitaient tout autour le lichen à mémoire de forme. Leur têtes relaxées flottaient loin de leurs corps. Nous sommes dans les centres commerciaux comme des cerveaux dans des cuves.

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