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Donald Trump en 2005 lorsqu'il était surtout connu comme magnat de l'immobilier, exhibant une photo de la Trump Tower lors d'une audition publique à New York

Donald Trump, l'empereur des charlatans

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La figure fascinante du bonimenteur charismatique et affabulateur connaît une incarnation paroxystique dans l'auteur de l'Art du deal : Donald Trump est le charlatan en chef de nos démocraties.

Donald Trump en 2005 lorsqu'il était surtout connu comme magnat de l'immobilier, exhibant une photo de la Trump Tower lors d'une audition publique à New York
Donald Trump en 2005 lorsqu'il était surtout connu comme magnat de l'immobilier, exhibant une photo de la Trump Tower lors d'une audition publique à New York Crédits : JOE RAEDLE - AFP

À un moment du film Cocktail, Tom Cruise s’émerveille, devant un petit parasol décoratif en papier, de ce que l’inventeur du petit objet est probablement millionnaire — et on achète aussitôt son récit, sans se rendre compte que le film repose sur une arnaque, en tout cas un deal, bien plus audacieux que celui-ci, en réussissant à nous passionner pour le destin d’un millionnaire, Tom Cruise, qui rêve de devenir barman. 

L'Amérique des années 80 est bien le pays du deal — et on n’est pas trop étonné que Ie Tom Cruise de la période Coktail, et le Donald Trump de L’art du deal soient justement les deux personnages réels que croise, dans American Psycho, le douteux esprit du temps, le chimérique Patrick Bateman. 

Les charlatans m’intéressent — les charlatans, pas les escrocs directement : ceux qui ont quelque chose d’extravagant à vendre, et qui fondent leur fortune sur d’habiles chimères, comme les parasols en papier, les costumes sur mesure, les suites plaquées or ou les Mar-a-Lago. 

Mes grands-parents avaient un ami qui se vantait d’avoir inventé un détachant miracle, et qui en aurait vendu le brevet pour s’acheter un petit château : c’était, dans mon cerveau d’enfant, comme s’il avait découvert la martingale au jeu Chimie 2000, et que le château avait cristallisé seul dans le petit béquet en plastique de ma boite — une pure fantasmagorie capitaliste, une fable auquel il m’était impossible de ne pas croire.

Un jour un critique d’art, venu lui du monde médical, m’a raconté, comme on raconterait une blague, comment il avait fait fortune : en commercialisant un collyre contre les tâches, en forme de filaments, qui flottent parfois dans notre champ de vision — et qui, à moins qu’on soit un collectionneur de monochromes, sont en général sans gravité. Mais la magie voulut que le collyre possédât aussi quelque effet aphrodisiaque sur d’autres muqueuses — et le médicament miracle de connaître un succès commercial inattendu.

J’ai été un autre jour invité chez quelqu’un de si riche qu’il avait un ascenseur personnel, mais qui resta très vague sur les origines de sa fortune — quelque chose en lien avec le numérique. J’ai découvert en enquêtant que j’avais rencontré le roi de la sonnerie téléphonique et du message de répondeur humoristique  : encore mieux que le vendeur de parasols à cocktails, mon hôte avait régné sur ce marché dont les anciens lecteurs de la presse adolescente se souviennent sans doute, car ses publicités ont longtemps occupé la dernière page de leurs magazines préférés : « Pour Genie in a bottle de Christiane Aguilera, faites le 38-625 ». 

Tout cela le ramène inévitablement à l’empereur de l’arnaque, au charlatan en chef, au joueur de flûte de Hamelin de nos démocraties exsangues : à cet homme qui passa de l’immobilier à la télé-réalité, d’un best-seller sur l’art du deal à la stratégie du fou en politique internationale, de la banqueroute à la troisième guerre mondiale : Donald Trump lui-même. 

Quelque-chose m'échappait cependant pour accéder à une complète compréhension du personnage ; je n’arrivais pas, plutôt, à me satisfaire des hypothèses faciles selon lesquelles il aurait été fou, sénile ou méchant. 

C’est en lisant une série de tweets que j’ai enfin compris à qui on avait psychologiquement à faire : classiquement, à un traître. 

Évidemment. Il avait toutes les caractéristiques, de l’impétuosité à la mauvaise foi, de la mythomanie à la versatilité, des traîtres de comédie. 

Peut-on se satisfaire d’une série de tweets pour juger d’un homme ? Twitter vaut ce qu’il vaut, mais depuis que Trump lui-même lui a attribué une valeur constitutionnelle, pour ce qui regarde la déclaration de guerre, un peu à la manière dont les anciens Romains déclaraient la guerre à distance en jetant un javelot par-dessus les limites sacrées du pomerium, Twitter est devenu le véritable bureau ovale. 

Que disaient ces tweets, d’une certain Blakesmoustache, analyste autoproclamé du cas Trump ? Que celui-ci était une créature russe depuis beaucoup plus longtemps qu’on croyait, que la seule fonction de ses casinos avait été de blanchir, dès l’époque soviétique, l’argent mafieux venu du froid, qu’il y a 20 ans, quand il était en faillite, il n’avait été sauvé que par ses amis russes — dont l’un d’eux était entre temps devenu, après une étrange révolution de palais, le nouveau maître du Kremlin. 

Je ne sais pas quoi penser de ce récit délicieux, sinon que je le trouve d’une crédibilité infinie — mais peut-être est-ce là un effet bien connu du charisme vénéneux des charlatans de génie : de rendre tout ce qui les entoure magiquement crédible, en bien comme en mal.

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