LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Molière lisant son Tartuffe chez Ninon de l'Enclos

Les classiques

4 min
À retrouver dans l'émission

Les classiques, ce sont les livres qui ont pour édition originale la première édition dans laquelle on les a lus.

Molière lisant son Tartuffe chez Ninon de l'Enclos
Molière lisant son Tartuffe chez Ninon de l'Enclos Crédits : Culture Club - Getty

Les classiques, ce sont les livres qui ont pour édition originale la première édition dans laquelle on les a lus : un horrible Livre de poche à tranches rouges avec un Fabrice del Dongo en pastel, un Folio avec une Emma Bovary en mantille, un petit Classique Larousse avec une Phèdre boudeuse en céramique.  

J’ai lu, adolescent, tous les petits classiques Larousse de mes parents. Heureuse époque : c’était avant mai 68 et l’âme de la France était encore figée dans des débats moraux qui remontaient au Grand Siècle. Je ne sais pas ce que mes parents en avaient retenus — le respect, peut-être, de la dignité de l’Etat. Quoique j’avais été très déçu d’entendre mon père m’annoncer un jour qu’il détesterait devenir président : on n’imagine pas Ciceron dire ça à ses enfants. 

J’avais en revanche était assez fier de leur décision de nous interdire, à mes sœurs et à moi, de suivre Dorothée, maintenant qu’elle était passée, au mercato télé de 1987, du service public à la télévision privée, de Récré A2 au Club Dorothée sur TF1 : la chose était un vrai sacrifice, et possède encore pour moi un coût social indéniable — je n’ai jamais vu ni Dragon Ball, ni Les chevalier du Zodiaque, et j’ignore qui sont Nicky Larson, Parker Lewis et Punky Brewster. 

Je n’avais pas tellement d’autre choix, en fait, que de devenir snob, et de me lancer dans la lecture méthodique de ces petits livres jaunes : je les ai lus dans un mépris absolu pour ma génération. Je les ai lus avec tout l'orgueil racinien d’un solitaire de Port-Royal. Je me suis jeté dessus avec la rage et la boulimie dont faisait preuve, plutôt, les animateurs du Club Dorothée dans une séquence que j’avais aperçu, un jour, chez des cousins aux parents plus libéraux que les miens, séquence qui hante encore mon imaginaire culturel : “Pas de pitié pour les croissants !”. 

J’ai ainsi lu plusieurs Corneille, Horace, Cinna et Polyeucte, mais pas Le Cid. Le Cid, tout le monde en connaissait les répliques, c’était un peu vulgaire : «  Va je ne te hais point », c’est comme de savoir jouer « No Woman no Cry » à la guitare, c’est à la portée de tout le monde, ce n’est pas spécialement chic. Connaitre le converti Polyeucte, l’iconoclaste fou, le ravageur des temples, Daesh avant Daesh, c’était plus distinctif. 

Quant au jupitérien Cinna, c’est le seul livre qui peut me faire un instant préférer Auguste à César : « Je suis maître de moi comme de l’univers. Je le suis, je veux l’être. » Et si ce n'était pas les œuvres de Molière que Corneille aurait écrites, mais celles de Descartes ?  J’avais de toute façon lu Molière en toute innocence exégétique, comme un auteur véritable — un auteur si véritable, même, que j’aurais aimé qu’il ne se ridiculise jamais sur scène, tellement sa dignité d’auteur suffisait à sa gloire. 

J’ai logiquement préféré Tartuffe aux Fourberies de Scapin, Le Misanthrope au Malade Imaginaire — et si Molière, en fait, avait écrit Les Pensées de Pascal ? Je me souviens d’une dissertation en première : « en quoi le personnage de Sganarelle était-il nécessaire à l’économie dramatique de Don Juan ? » Le contrepoint, évidemment, la dialectique baroque de la bassesse et de l’élévation, aussi. 

La vérité, c’était qu’on était encore choqués, en France, plus de trois siècles après sa création, de cette liberté qu’avait pris Molière par rapport aux normes de la bienséance : la bonne réponse était que Molière, contrairement à Racine, était un écrivain médiocre, qu’il manquait de tenue et qu’il était d’ailleurs mort sur scène — un affront caractérisé aux règles du théâtre classique. 

Phèdre. Il fallait lire Phèdre. Aimer et relire Phèdre. Connaitre par cœur tout le récit de Théramène. Phèdre, c’était la solution à tous nos problèmes. La pièce providentielle. La constitution secrète de notre république des lettres. Tant pis pour la monarchie, tant pis pour Phèdre, Thésée à la fin triomphait malgré tout, et la république tiendrait lieu de fille à de Gaulle. La vérité, c’est que nous surjouons la dignité du théâtre classique français pour une raison très simple : nous avons honte, en tant que grand pays de littérature, de ne pas avoir, même de très loin, l’équivalent d’un Shakespeare — le Club Dorothée de l’imaginaire mondial.

Intervenants
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......