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Franck Dubosc à la 42ème cérémonie des César

La comédie à la française, le racisme et le porte-clés Kiki

3 min
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Des Aventures de Rabbi Jacob à Camping en passant par Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu ? la comédie française a-t-elle un problème avec le racisme ? A moins que, quand parfois elle s'avoue consciente des clichés qu'elle consomme, elle ne se révèle la mieux placée pour les mettre en scène ?

Franck Dubosc à la 42ème cérémonie des César
Franck Dubosc à la 42ème cérémonie des César Crédits : BERTRAND GUAY - AFP

Au-delà de 5 millions d’entrées, ça me semble difficile de ne pas aller voir ce qui se passe en salles : ça aurait frôlé la faute professionnelle de ne pas aller voir Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu. J’ai ri un peu, très raisonnablement, le film avait des problèmes, mais ça restait en gros dans la jurisprudence Goscinny : les clichés racistes sont acceptables si on les applique aussi à soi-même. J’ai vu aussi tous les Camping, sans rencontrer des difficultés majeures. Seul le gag d’ouverture du troisième volet m’a surpris : le film s’ouvre avec un plan rapproché sur un Kiki, un petit gorille en porte-clés, qui se balance à un rétroviseur, et que la main de Franck Dubosc vient occulter. On découvre alors en plan large qu’il a pris trois auto-stoppeurs, et que l’un d’eux est noir. J’ai trouvé ça tellement dingue que j’ai éclaté de rire — le rire comme une petite réaction de panique à une situation incompréhensible. En l’occurrence la comédie française, bien plus explicitement que dans Qu’est ce qu’on a fait au Bon Dieu ? mettait là en scène ses liens secrets avec le racisme. La scène, à la littéralité plus que douteuse — Patrick Chirac, le personnage qu’incarne Dubosc, semble établir un parallèle entre le noir et le singe, voire entre le noir et la pendaison, en même temps qu’il s’émeut qu’on puisse imaginer qu’il opère un tel rapprochement : il serait dès lors moins gêné par son racisme que par l’idée qu’on le prenne pour quelqu’un de raciste, ou plutôt la présence d’une personne racisée le conduit à prendre soudain en compte, de façon paranoïaque, c’est là sans doute qu’est le gag, la nature racisante de son environnement — la signification de cette scène est inextricable, et c’est là peut-être en dernier lieu son charme, ce mélange de bonne volonté et de maladresse qui nous conduit à rire non pas des préjugés de Patrick Chirac que de la façon dont c’est la comédie française elle-même, dans son ensemble, qui ne peut que se prendre les pieds dans le tapis des clichés qu’elle consomme. A sa façon, le début de Camping 3 si problématique qu’il soit, ne manque pas de panache : moi, scénariste de comédie, je vais vous montrer comment je vais spectaculairement me casser la gueule. En cela cette scène me paraît aussi importante que le fameux « Comment, Salomon, vous êtes juif ? » des Aventures de Rabbi Jacob. Comment, moi, comédie française, j’aurais un problème avec le racisme ?

Fasciné par cet entre-deux, cette face cachée des images, il m’est arrivé l’autre jour une aventure singulière devant Raid Dingue, le cinquième film de Dany Boon, le prince de la comédie française. La jeune recrue du RAID, interprétée par Alice Pol, était dotée d’une conscience de soi exacerbée, et donnait au moindre de ses gestes une étonnante interprétation réflexive : "Johanna regarde l’homme. Il avance vers elle. Elle se tourne vers lui. Elle sort une arme. L’homme part en courant. Johanna le suit dans un escalier. Elle tombe. Il se retourne. Elle se relève et l’attrape par la cheville." Le tout était dit d’une voix étrange, à la fois blanche et saccadée. Il y avait du Bardot dans cette voix, de l’Anna Karina. J’ai mis un certain temps à comprendre que j’étais en mode audiodescription, et que non, Dany Boon n’était pas devenu Jean-Luc Godard.

On aurait cependant tort de considérer la comédie comme un genre naïf. La lecture du Film français, le magazine des professionnels du cinéma, est en cela édifiante : tout y est minutieusement décrit, le projet, la cible, la campagne de lancement, la répartition des entrées entre Paris et la province, les chances à l’export, la marge escomptée. 

J’y ai repensé devant Boule et Bill, un autre film d’exploitation duboscienne : c’était vertigineux de se dire qu’il y avait eu de l’intelligence, autant d’intelligence en dessous de ces images. Les négociations qui avaient présidé au casting avaient dû être épiques : qui pour jouer la maman de Boule, et qui pour faire parler la tortue Caroline ?

Le scénario filmé que je regardais dissimulait en réalité un objet bien plus ambitieux : le projet, avoué, de s’emparer d’un coup du cerveau de millions d’enfants grâce à un chien qui parlait avec la voix de Manu Payet. Et c’est ce film que j’apercevais par fragments, et que j’aurais aimé voir entier, ce film que les comédies françaises, spécialement si elles sont ratées, racontent avec une naïveté confondante, celle de la main de Dubosc qui joue avec un kiki sous son rétroviseur.

par Aurélien Bellanger

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