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Gad Elmaleh au Festival de Cannes en mai 2019.

L'humour, un art de la répétition ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Le comique est celui qui a toujours un coup d'avance : avec vivacité, il sait jouer de la répétition.

Gad Elmaleh au Festival de Cannes en mai 2019.
Gad Elmaleh au Festival de Cannes en mai 2019. Crédits : CHRISTOPHE SIMON - AFP

Un comique ce n’est pas quelqu’un qui est drôle, c’est quelqu’un qui refait une blague.

C’est arrivé à tout le monde de répéter une blague, et on en sort rarement grandi : on entre plutôt dans un rapport mélancolique à soi-même, à son ancien moi, à une ancienne situation vécue irrésistible qu’on peinera à reproduire, et qui paraîtra soudain un peu minable. 

C’est que le rire n’est pas un état normal. D’une façon ou d’une autre il relève toujours de la crise de panique. Un raccourci est apparu dans le réel. Et c’est tellement incongru qu’on s’empresse d’en rire. 

Ce n’est pas la chute de quelqu’un qui à proprement parler nous fait éclater de rire, c’est l’idée plus bizarre qu’il aurait pu s’ouvrir une trappe sous ses pas et qu’il aurait pu basculer de la rue anodine vers un infini inertiel, c’est la vision entraperçue d’une horreur pascalienne, et sa brutale interruption par l’impact du sol : on rit par soulagement, et pour conjurer le drame métaphysique évité de justesse — dans l’espace, personne ne vous entendra tomber. 

La chute d’une blague est un objet du même ordre, c’est un jeu malaisant avec nos intuitions physiques, une façon de prédire, de retarder la chute, une domestication parlée du vertige de l’existence ; il y a du Kierkegaard en Jean Roucas, en Coluche et en Guy Montagné : c’est une femme qui va chez le docteur, c’est un Américain qui entre dans un bar, c’est un Belge qui change une ampoule dans une caravane. Celui qui raconte leur mésaventure prend un timbre de voix étrange, peut-être même sourit-il par avance, il a déjà raconté la blague, on lui a déjà faite, il en connaît la chute — et la paradoxale drôlerie de son récit viendra de ce qu’on y tombera pas vraiment, mais qu’effrayé à l’avance par l’effort demandé, on rira de gêne à l’idée qu’il faudra bien, par politesse,  se laisser prendre à un piège aussi ridicule, on rira de ces dizaines de belges qui font tourner la caravane pour visser l’ampoule, en se demandant si on n’a pas soi-même basculé dans l’univers simplifié et sordide d’une expérience de pensée en physique — comme si la porte dérobée du rire débouchait sur un univers de cauchemar, le paradoxe d’un monde qui tournerait sur lui-même sans aucun référent extérieur n’étant pas moins pire que le monde simplifié du rire répétitif. 

Ce cauchemar existe, d’ailleurs il s’appelle Rire & Chanson : une radio qui diffuse de vieux sketchs comme si c’était des tubes, et des tubes comme si c’était des sketchs. La mécanique d’antenne est implacable : Should I stay or should I go / Le lancer de salopes de Bigard / Highway to Hell / Le répondeur de Muriel Robin. 

Rire & Chanson, c’est le tombeau de l’esprit français.

À moins que l’esprit français soit lui-même une sorte de tombeau : être drôle en France, pays de la méchanceté joueuse, c’est essentiellement mettre deux ou trois coups d’avance à son partenaire de conversation. Témoigner soudain d’une vivacité exceptionnelle. Arrivé le premier à une conclusion qu’on aurait pu tous les deux atteindre, mais avoir pris l’autre de vitesse — le modèle et la limite étant le Chevalier Auguste Dupin, ce personnage de détective amateur inventé par Poe, qui devine avec plus de dix coups d’avance ce que va lui dire son ami. Scène plus effrayante que drôle qui sert précisément d’introduction à un récit horrifique : Double assassinat dans la rue Morgue. 

J’ai lu que les rires des séries américaines avaient été enregistrés dans les années 50, et qu’on entendait en réalité des cadavres.

Le rire apparaît soudain mal parti.

C’est ainsi qu’une génération de comiques a entrepris de le réinventer il y a une vingtaine d’années, en préférant le stand-up au sketch, et marquant ainsi un retour à quelque chose de plus improvisé.

Avec ces bégaiements maniéristes et ses approximations syntaxiques extrêmement travaillées, Jamel Debbouze, venu précisément du monde de l'improvisation, s’est imposé comme le champion du nouveau rire. 

Comme Gad Elmaleh, dont le fameux witz, la célèbre trouvaille, “c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres” est rapidement entré dans le langage courant — la boucle serait ainsi bouclée, la trappe du rire se serait refermée. 

S’il n’y avait ce tour savoureux du destin : cette réplique, Gad Elmaleh l’aurait en réalité empruntée à un humoriste corse. En toute connaissance de cause, puisqu’à chaque fois qu’il l’aurait reprise, il s’en serait platement excusé. Pour recommencer encore et encore, comme s’il était moins intéressé par le rire, que par la répétition obsessionnelle de son petit méfait. 

Je ne connais pas de blagues plus drôles.

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