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Machine de la marque Bagger en Allemagne

Les convois exceptionnels, colosses du monde industriel

3 min
À retrouver dans l'émission

C'est aujourd'hui la terre qu'on entend grincer dans les virages. Avec leur allure cosmique, les engins des sites industriels sont les colosses de notre civilisation.

Machine de la marque Bagger en Allemagne
Machine de la marque Bagger en Allemagne Crédits : Ina Fassbender - AFP

Observant le squelette d’une gigantesque machine à vapeur qui dérivait lentement sur une barge de la Seine, du côté de Bécon, Emmanuel Bove s’était posé autrefois cette question encore plus naïve qu’un tableau du Douanier Rousseau : peut-on vendre ces assemblages de tubes, de bielles et de citerne au prix de la ferraille, ou doit-on payer pour voir disparaître ces rebuts jurassiques du monde industriel ?

Je me souviens, il y a 5 ou 6 ans, du démantèlement d’un incinérateur sur le bord du canal Saint-Martin : les pinces hydrauliques avaient facilement découpé la tôle du bâtiment mais elles s’étaient retrouvées très vite impuissantes et perplexes devant le cœur réfractaire de l’ensemble, qu’il avait fallu, j’imagine, hisser avec une grue sur une barge juste assez large pour pouvoir emprunter les écluses du canal.

J’ai vu aussi un jour, le temps d’abandonner les routes longilignes du pays de Caux pour un court passage à travers les épingles à cheveux humides du pays de Bray, le gigantesque squelette d’un cachalot piégé dans un virage — et j’ai mis quelques secondes à comprendre qu’il s’agissait de la pale d’une éolienne géante venue du port de Dieppe. 

J’avais justement aperçu là-bas, entre deux caisses de coquilles Saint-Jacques, tout un musée d’histoire naturelle étalé sur le quai : j’avais reconnu, venus du Danemark ou de plus loin encore, les éléments constitutifs de plusieurs éoliennes disposés aussi régulièrement qu’une collection de coquillages. Et fini par comprendre, en lisant la presse locale, le mystérieux destin de ces coquilles Saint-Jacques qui partaient en Chine pour y être nettoyées avant d’être regarnies en France de chapelure industrielle. La fonction de ces Saint-Jacques était ainsi de servir, comme au temps du pèlerinage, de symbole au voyage, d’allégorie de la mondialisation.

Et les éoliennes, derrière elles, symboles aussi à leur manière, en étaient la dernière frontière, l’objet le plus gros qu’on était aujourd'hui capable de déplacer.

Si on me demandait ma définition du sublime, je raconterais comment j’ai assisté autrefois à l’exhumation d’une citerne à fioul géante sur le parking d’un supermarché de Rennes. J’ai refait en Lego la plus grande machine et le plus grand véhicule du monde, l’excavatrice Bagger. J’ai vu tous les documentaires sur Youtube sur les engins de l’extrême, les bateaux capables de porter des bateaux, la machine qui déplaça sur ses chenilles les fusées Saturn, l’Airbus Beluga ou l’Antonov destiné au transport de la navette Bourane. 

Je guette plus modestement, en été, à vélo, mon premier gyrophare, signe précurseur de la venue imminente d’une moissonneuse-batteuse — longtemps le plus gros véhicule qu’il nous a été donné de voir.

Dans son chef-d’oeuvre de 1981, La planète des chats, le dessinateur Wasterlain en transformait une en vaisseau spatial, et cette intuition paradoxale était la bonne : les convois exceptionnels nous parlent bien de la conquête spatiale, ces masses qui se meuvent à l’altitude zéro communiquent obscurément avec leurs homologues spatiaux. On rêve, en les voyant évoluer sur cette planète trop petite et à défaut de pouvoir éternellement en améliorer les gabarits, de réimplanter ces machines dans un milieu meilleur.

Devant l’usine des Mureaux qui fabrique l’étage principal de la fusée Ariane 5, on éprouve comme un torticolis à l’idée qu’on torture ainsi une créature céleste, un bel archange mécanisé qui doit encore parcourir les 13 méandres de la Seine et traverser l’Atlantique pour atteindre sa vitesse de libération.

Le convoi exceptionnel, allégorie du génie humain ?

Au-delà de leur valeur d’usage, les convois exceptionnels valent aussi pour leur valeur allégorique, ils sont les symboles du génie humain et de cette faculté de préhension presque cosmique qu’aura atteint le primate aux pouces opposables : il sait dorénavant cueillir des masses terrestres pour les projeter en orbite aussi facilement que des noyaux de cerises. 

La roue à cliquet des circumnavigations terrestres, après les écluses de Suez et de Panama, nous a logiquement entraînés dans l’espace.

Et la Terre apparaît même, toute carrossée et remplie de machines, comme une sorte d’engin exceptionnel dont nous aurions entre les mains, pour la première fois, et peut-être dernière, les manettes de commande : situation paradoxale, qui nous mettrait à la fois dans la cabine de pilotage et dans le godet de l’excavatrice. 

Ou à la fois dans la carcasse du véhicule et aux commandes de l'électroaimant de levage qui nous tient suspendus au-dessus de la presse hydraulique.  

Le dernier voyage ne serait peut-être pas, techniquement, le plus difficile. 

Mais la vieille question d’Emmanuel Bove se repose alors : pour qui donc la mise au rebut de cette vieille chose — la Terre — pourrait-elle être valorisable ? 

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