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la bourgeoisie est la destruction même, dirait un marxiste

Les corps intérmédiaires

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Arnaud Desplechin est-il un grand cinéaste marxiste ?

la bourgeoisie est la destruction même, dirait un marxiste
la bourgeoisie est la destruction même, dirait un marxiste Crédits : JC Lother / Why Not Productions

Les disputes, c’est comme les scènes d’amour, je n’arrive pas à regarder, je me sens mal à l’aise, embarrassé pour les acteurs. 

Inutile de dire la difficulté immense que j’éprouve en conséquence pour un film spécialement destiné à me torturer : non seulement Desplechin a intitulé son second long métrage Comment je me suis disputé, mais il avait en plus ajouté entre parenthèse le sous-titre suivant : ma vie sexuelle. 

Pire qu’un slasher, qu’un film gore, qu’un snuff movie : Desplechin avait placé son film au delà des limites de l'irregardable. 

J’avais cependant 20 ans, et j’étais courageux : j’ai mis la VHS. 

Et si j’ai tout oublié du personnage joué par Emmanuelle Devos, sinon qu’à un moment elle saignait dans la douche, je me souviens très bien de la mort du singe, ou celle du kit eucharistique portable du frère de Desplechin : tout plutôt que les scènes de disputes, tout plutôt que les scènes de sexe. 

Comment il s’est disputé : je n’en sais rien. 

Sa vie sexuelle : aucune idée. 

Par contre je n’ai rien oublié de son projet de faire publier sa thèse de philosophie de la logique chez Vrin : j’ai eu presque le même. 

Avant de basculer plutôt dans la philosophie morale et de me lancer dans l’écriture d’un mémoire sur le concept de prudence chez Aristote — mais il n’est pas certain que je ne doive pas ce revirement à Desplechin lui-même : je me revois en effet expliquer à un ami, celui-là même qui m’en avait prêté la VHS, que Comment je me suis disputé était l’équivalent, pour nous modernes, de L’éthique à Nicomaque. 

L’hypothèse évidemment demeure farfelue : clairement, je délirais un peu. 

La seule explication me paraît la suivante : ce film me faisait tellement peur que j’en avais surintellectualisé le propos, pour en désactiver les parties malaisantes : le sang, les disputes et le sexe. J’étais magistralement tombé dans le piège de Desplechin, qui avait habilement résolu l’un des pénibles paradoxes du cinéma français d’alors, pris, pour résumer, dans une dialectique impossible entre Rohmer et Pialat, entre le rationnel et l’organique. 

Si j’ai encore vu Esther Kahn — l’aufhebung truffaldien de cette dialectique, j’ai manqué tous les Desplechin suivants. 

Essentiellement, d’ailleurs, parce que je lui en voulais de s’écarter du plan de carrière que j’avais imaginé pour lui : maintenant que la question sentimentale était traitée, réglée, atomisée, il fallait faire La sentinelle 2 et La sentinelle 3 : la grande licence d’espionnage qui manquait au cinéma français, le James Bond continental. Mais Desplechin devait laisser mystérieusement la place au Éric Rochant des Patriotes, et au maniérisme d’Hazanavicius. 

Tout ce que j’ai aperçu de sa filmographie alternative se résume à l’image de Deneuve hurlant sur Amalric : mère et fils se haïssant sans rémission possible dans une grande maison bourgeoise. 

Mais ce cinéaste bourgeois m’avait donné là à comprendre quelque chose qui m’échappait, en tant que ressortissant moyen de la classe moyenne.

J’avais paresseusement identifié la bourgeoisie à des pelouses bien tenues, des portails bien fermés, des allées ratissées à peine abîmé par le survol des CX Pallas ou des R25 Baccara ; j’avais cru au mythe de la sérénité bourgeoise — et au mythe en miroir du chaos prolétaire. 

Ce que je n’avais pas saisi, et que j’ai compris à la volée, en voyant une scène d’Un conte de Noël, c’est que c’était dans ma classe sociale, essentiellement, qu’on redoutait les disputes, les scandales et les secrets de famille — avec le sentiment confus qu’ils pourraient nous détruire. La bourgeoisie n’a pas ce genre de crainte.

Car elle est la destruction elle-même, dirait sans doute un marxiste. 

Car elle a moins peur du déclassement, plutôt, en cela que rien, vraiment, ne pourrait la briser : les fils ont beau la quitter en rage, la maison sera toujours assez grande pour les accueillir à Noël. Au pire, ils en hériteront.

Le fait le plus étrange, c’est que c’est en assistant à une réunion syndicale que j’ai vraiment compris tout cela. Il m’était impossible de parler, j’étais plus timide que jamais, car j’avais le sentiment que ma parole pouvait anéantir à elle seule tout l’édifice social — je confondais ainsi la grève et la révolution, erreur de débutant. 

Car il est des conflits sociaux comme des disputes dans les familles bourgeoises : ils ont leur part de comédie. Ni la famille, ni la société, ne risquent vraiment rien. 

La famille est le premier des corps intermédiaires — et c’est quand elle a peur du conflit, du conflit comme prélude au déclassement, que la révolution menace. 

Comme il n’y a rien, après les syndicats, que la nudité spéculaire des tenues réfléchissantes.

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