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Homme détenu

Les crimes d’état

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J’ai lu les derniers détails de l’affaire Khashoggi.

Homme détenu
Homme détenu Crédits : inhauscreative - Getty

J’ai lu les derniers détails de l’affaire Khashoggi, du nom de ce journaliste saoudien coupé en morceau dans un consulat d’Istanbul, des détails particulièrement macabres. J’ai ainsi appris, incidemment, que les consulats étaient sur écoute. La suite relève ainsi d’un genre hybride entre le snuff movie et le podcast :

« - Est-ce que ce sera possible de mettre le tronc dans un sac »? 

-Non, trop lourd. Les articulations seront séparées, ce n’est pas un problème. Le corps est lourd. C’est la première fois que je coupe par terre. Si nous prenons des sacs en plastique et que nous le coupons en pièces, ce sera terminé. On emballera chacune d’entre elles. »

J’avais, naïvement, l’idée que les consulats et les ambassades, ces enclaves d’extraterritorialité dispersées tout autour du monde, jouaient le rôle des églises d’autrefois : c’était des refuges, des lieux, comme les maisons magiques providentielles des parties de chats, où on pouvait échapper à ses poursuivants en passant le bras dans l’anneau de leur porte. 

La captivité de Julian Assange, près de nous, a encore manifesté la nature de refuge des représentations diplomatiques, comme telle ou telle affaire, d’ailleurs, de trafic de drogue au moyen de valises diplomatiques, en a montrées la nature presque magique. 

Mais sans aller jusqu’à cette radicalisation de leur usage, j’ai toujours vu, dans ces consulats et ambassades, un heureux remède au mal du pays pour l’exilé cafardeux que je suis dès que je m’aventure à l’étranger. 

Remède sans doute trop radical, on l’a vu, dans le cas du consulat saoudien d’Istanbul. 

On se tromperait je crois si on se contentait d’une lecture orientaliste de la chose, si on ramenait paresseusement la figure de Mohammed ben Salmane à celle d’un despote oriental — cet infatigable et légendaire inventeur de supplices. 

Ce qui s’est passé dans le consulat d’Istanbul interroge frontalement, plutôt, notre conception moderne de l’état. 

Je serais même tenté par cette définition minimale de celui-ci : l’état moderne est l’entité qui peut perpétrer ce genre de crime. Pire, qui le doit — flotte derrière l’assassinat de Khashoggi, opposant en exil au prince Salmane, le spectre familier de la raison d’état. 

Foucault avait autrefois eu besoin d’en passer, au début de Surveiller et punir, par une description minutieuse du supplice de Damiens, pour décrire la naissance de l’état moderne. 

Le supplice chirurgical de Khashoggi vient brutalement actualiser ces pages fameuses. 

Voilà ce que nous sommes, voilà ce que nous avons créé : non pas des ambassades mais des laboratoires à découper la viande. 

Et inutile de faire semblant de s’offusquer, cette fois, de ces intrusions barbares en plein cœur de l’Europe : nous savons depuis presque 30 ans, depuis le fameux personnage du nettoyeur du film Nikita de Besson, que l’Etat français lui-même possède des nettoyeurs — et inutile de se réfugier aussi derrière l’idée que cela relève d’un univers de fiction : le fait est que nous en avons facilement accepté l’idée. Qu’on dissolve des corps à l’acide dans des baignoires d’hôtel, qu’on assassine à bout portant dans un grand restaurant : nous avons trouvé cela atroce mais cela nous a plu, au fond, que notre sécurité soit à ce prix. Ces atteintes à l’intégrité physique de nos ennemis nous ont confortés dans l’idée que, quelque part, des officines opaques prenaient soin de nous. 

Nous aimons nous répéter, à chaque otage qui nous revient sur la base aérienne 107 de Vélizy-Villacoublay, que « la France n’abandonne jamais ses ressortissants ». Et ce, on s’en doute, quel qu’en soit le prix. 

L’universalité du droit peut trouver à en souffrir, si c’est pour la bonne cause. 

Parfois — on le voit encore aujourd’hui avec cette possibilité qui nous est offerte de laisser d’anciens terroristes se faire exécuter en Irak, voire de laisser mourir de maladie leurs enfants dans des camps — la raison d’état peut exiger que celui qu’on sacrifie soit, exceptionnellement, un ressortissant français. 

Et pourquoi pas, dès lors, un opposant à la Khashoggi ? 

Il doit exister quelque part, dans le tiroir secret d’un lieu anonyme — c’est l’un des attributs des Etats modernes — une scie à os et une disqueuse. 

On a pu voir, récemment, la présence d’un tel outil dans les mains d’un des casseurs de l’Arc de Triomphe : l’objet, apparemment, lui avait servi à découper les pointes des grilles des hôtels particuliers de la Place de l’Etoile, et l’image, un peu ridicule, d’un militant anarchiste passant son vendredi chez Leroy-Merlin m’avait plutôt amusé. 

Repensant au destin de Khashoggi, je ressens pourtant, contre mes habitudes, plutôt conservatrices, une sympathie spontanée pour cette parodie de tortute par arrachement des ongles, et un dégoût instinctif pour l’idée d’état. 

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