LE DIRECT
Richard Cœur de Lion en croisade, illustré par John Leech.

Les croisades sous le crayon du dessinateur Manara

3 min
À retrouver dans l'émission

Je ne suis pas très fort en éducation, les devoirs m’angoissent, mes enfants ne parlent pas l’anglais, ne feront probablement pas de latin et n’intégreront sans doute pas Normale Sup ou Polytechnique.

Richard Cœur de Lion en croisade, illustré par John Leech.
Richard Cœur de Lion en croisade, illustré par John Leech. Crédits : Andrew Howe - Getty

J’ai cependant remporté l’autre jour une belle victoire à la Céline Alvarez — la Martin Luther de l’Éducation Nationale. 

J’avais surpris la veille ma fille avec mon vieil iPhone, qui regardait à 23h passées des vidéos de Kalys et Athena — les deux célèbres YouTubeuses qui testent sans fin des jouets, quand elles ne sont pas à Disneyland Paris. 

C’est en passant le lendemain passage Verdeau que j’ai trouvé quelle serait sa punition : je lui ai acheté les 24 tomes d’une histoire de France en bande dessinée publiée par Larousse en 1977 : elle récupérait l’iPhone quand elle aurait tout lu. Je déteste être réactionnaire mais quand  j’ai mis en vis-à-vis les deux planches qui racontent la mort du Roi Soleil, celle de ma trouvaille de 1977 et celle d’une histoire de France en bande dessinée publiée récemment par Bayard, j’ai failli invoquer en secret Zemmour, Camus et Finkielkraut. 

Il faut dire que Larousse y avait mis les moyens : l’un des dessinateurs n’était autre que le grand Manara. 

Les croisades vues par Manara, l’inoubliable auteur du Déclic, l’un des chefs d’œuvre de la bande dessinée érotique : c’était d’une perversité irrésistible — j’ai failli rendre son iPhone à ma fille. Il me fallait ab minima vérifier le contenu de l’album — c’est ce que Céline Alvarez aurait fait. Non, elle, elle l’aurait fait écrire à ses élèves. L’album n’était pas sans ambiguïté, et ce dès l’introduction — peu de risque, cependant, que ma fille lise d’emblée ce gros bloc de texte, dont le dernier paragraphe sonnait très 1977 : “Au temps des croisades, un trait fondamental distingue Occidentaux et Sarrasins : les uns marchent vers la terre promise par la “voix de la croix”, dont leur haubert porte l’emblème, les autres aspirent au Paradis “à l’ombre des sabres” promis par Mahomet, par la Jihâd, la guerre sainte musulmane.

Oui Jihad était un mot féminin, en 1977. Mais il y avait d’autres problèmes : le Saint Louis de la couverture était plus sexy qu’un surfeur australien, les arabes de Palestine avaient l’air profondément méchants, sinon sémites, avec les braves pèlerins, les massacres consécutifs à la prise de Jérusalem étaient rapidement expiés, sur la même page, par une belle scène de repentance. Leurs victimes restaient, jusque dans la douleur, des êtres un peu fourbes, aux préoccupations exclusivement vénales.

Mais il y avait le reste, le sermon de Vézelay, la mort de Barberousse, le sac de Constantinople, Saint Louis dans sa prison : je ne pouvais pas raisonnablement priver ma fille de ces vignettes inoubliables — moi qui me rappelle encore du sang qui giclait du cou d’un des défenseurs de Constantinople, égorgé par un cimeterre ottoman, dans une vieille encyclopédie pour enfants : une image qui m’avait suffisamment hanté pour que je ressente le besoin, spécifiquement contemporain, de la déconstruire.

Les croisades sont ainsi un merveilleux sujet pédagogique : je me souviens de la fierté de mon père ramenant un jour à la maison le livre de Maalouf Les croisades racontées par les arabes. On était loin, déjà, de 1977.

La façon dont l’Europe a effacé les arabes de son histoire n’a plus cessé de me fasciner : ils étaient là, pourtant, depuis toujours — et bien avant la montée du Front National et la bataille de Dreux. Ils étaient même constitutifs de l’idée européenne : puisqu’ils s’étaient installés sur la rive sud de la Méditerranée, et jusqu’à l’Hippone d’Augustin, le fantasme d’un rétablissement de l’Empire romain avait du être abandonné. C’était à cela aussi qu’avaient servi les croisades, à fixer l’Europe dans sa forme définitive, c’est à cela qu’allait servir, presque mille ans plus tard, la décolonisation — qui ne s’était finalement achevé que 15 ans avant 1977.

Les arabes au sud et les chrétiens au nord : les deux ciseaux historiques, un temps articulés autour de pivot de Jérusalem, avaient nettement découpé entre eux une mer infranchissable. Mais déjà surgissait, de la boite de couture dépliante de l’histoire, une nouvelle métaphore mercière : celle d’une navette incessante entre les rives de la méditerranée, assurée, pour le revers et nuitamment, par les bateaux des migrants, et au grand jour, par ceux qui venaient à leur secours, seuls protagonistes visibles d’une bataille occultée, et moins connue que celles des Croisades, mais qui a déjà fait plus de 30 000 morts, sans que ses protagonistes soient bien identifiés encore, les seuls véritables chrétiens de l’affaire semblant ainsi plutôt attachés cette fois-ci à faire débarquer les prétendus envahisseurs sains et saufs sur leurs côtes.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
À venir dans ... secondes ...par......