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Le projet original de division des départements par l'abbé Sieyès en 1789

Les départements comme petit tableau parfait d'un peintre de paysage

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Le département est plus qu'une simple entité administrative : cette opération de mise en ordre du territoire renvoie à un imaginaire pictural, celui de la mosaïque des paysages qui composent la France.

Le projet original de division des départements par l'abbé Sieyès en 1789
Le projet original de division des départements par l'abbé Sieyès en 1789 Crédits : Centre historique des Archives nationales

Les vrais amateurs de départements éprouveront toujours une certaine nostalgie pour le projet originel, celui proposé par l’abbé Sieyès à l’Assemblée nationale, en septembre 1789 : un échiquier si parfait de 81 cases qu’à force de le regarder, au lieu de dénoncer l’hubris du projet et son inadéquation jacobine au territoire réel, on finit par penser que la France géographique n’en est que l’anamorphose hâtive, la mauvaise mise au carreau. 

Avant d’être une entité administrative, ou même rationnelle, le département est une entité picturale. C’est la transformation de la France en une centaine de paysages qui tous possèdent les mêmes caractéristiques, le même petit fronton sur la modeste préfecture, les mêmes lointains abandonnés aux forêts trop fertiles ou aux roches trop nues, à la mer déchiquetée ou aux frontières étoilées de fractales du pré carré de Vauban. 

Les départements sont des opérations esthétiques, des chambres noires percées par la flèche de leurs cathédrales d’un trou d’épingle, pour servir à révéler la beauté d’un paysage qui manquerait souvent, sans cela, de cohérence et de lisibilité. 

Cette mise au carreau de la France a ainsi permis d’en multiplier les rebords chantournés, et de mieux concentrer le regard, comme sur le mur saturé d’une exposition de paysages.

Quoi de plus beau et d’inutile, au pied de la forteresse de Pouancé, sur la Marche entre la Bretagne et l’Anjou, que le point quadruple que la République a fait apparaître entre l’Ile-et-Vilaine et la Loire-Atlantique, le Maine-et-Loire et la Mayenne ?

Quoi de plus énigmatique, comme quelques gouttes d’huile sainte flottant sur les eaux rationnelles de la réforme territoriale, que l’enclave des papes, au sud de la Drôme, rattachée au Vaucluse ? 

Paris lui-même, le département de la Seine, fut longtemps une enclave de la Seine-et-Oise, et il n’est pas certain que la réforme de 1968, en dessinant autour de lui les lentilles de Fresnel de cinq nouveaux départements miniatures, l’ait spécialement libéré de l’ancien enchantement. 

On a cependant profité de l’opération, qui brisait leur bel ordonnancement alphabétique, pour cesser de faire réciter aux enfants des écoles, exercice de pure mnémotechnie, la liste des départements classés par numéros — exercice dont il ne resta plus, pour les Asperger du département, les psychotiques de la préfecture, que la lecture augmentée des plaques minéralogiques. 

Avant que la réforme de 2009 supprime cette référence obligatoire au département d’origine du véhicule : l’illettrisme départemental est devenu général, prélude, peut-être, à la progressive suppression de cet échelon administratif, adoré des Français, mais jugé moins moderne que la région, moins futuriste que la métropole. 

Il y a dans l’idée que la France se décompose en un paquet de cartes de formats identiques, mais toutes marquées, au coin, d’un signe secret pour les identifier, quelque chose de profondément satisfaisant qui ramène la géographie à un art divinatoire.

La France des départements, avec ses préfectures identiques, sur des petites places de la Concorde, demeure si orgueilleuse qu’on faillit remonter, devant l’une d’elles, au Puy, un petit diorama de l’exécution de Louis XVI, à l’occasion de la visite du président Macron, en pleine crise des Gilets Jaunes. 

Mais ce sont aujourd’hui plutôt les hôpitaux qui tiennent lieu de monuments centraux, les hôpitaux où l’on naît, avant d’y revenir mourir, et qui sont souvent, comme à Laval ou à Caen, les points les plus hauts du paysage  — comme ces picots sur les puzzles de bois qui permettent aux enfants d’en soulever plus facilement les pièces, et d’y découvrir, parfois, l’intérieur du bateau ou du train, comme on vient ici s’allonger sous des machines qui rendent le corps transparent et la Sécurité sociale si précieuse, moitié inquiet du temps qui passe, moitié serein de tout ce qui restera après nous, à commencer par ces paysages administratifs immuables autrefois tracés au cordeau à travers l’herbe mouillée : un peu d’état, un peu de territoires, un peu de l’ancien monde et un peu du nouveau, le tout à moins d’une journée de marche, et sans plus déranger la carte de France qu’un clapotis dans l’eau, l’onde départementale venant inévitablement se perdre aux confins de la perturbation voisine.

La France des départements est le seul puzzle parfait que je connaisse, et spécialement car il ne sert à rien, qu’il ne représente rien, simple panneau de liège aléatoire destiné à fixer nos souvenirs de vacances — la vie comme une carte postale piquée en travers des trop-pleins de la carte, comme une journée de marche de son lieu de naissance à une autre préfecture qui demeure, comme les portes du paradis républicain à jamais inaccessible.

par Aurélien Bellanger

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