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Dîner à la Maison blanche

Les diplomates

3 min
À retrouver dans l'émission

Une conversation de diplomate, c’est à peu près aussi intéressant que de lire des cartes perforées.

Dîner à la Maison blanche
Dîner à la Maison blanche Crédits : Chip Somodevilla / Employé - Getty

Il y a deux plaques en marbre sur l’hôtel particulier qui fait le coin entre la Concorde et la rue de Rivoli. La première nous apprend que Talleyrand est mort ici en 1738. L’autre que le Général Marshall s’y est installé en 1948 et que c’est d’ici qu’il a supervisé son célèbre plan. 

Être diplomate en France avant 1815, être diplomate américain après 1945 : les deux âges d’or du métier de diplomate.

On pouvait donner des ordres aux rois, aux peuples et aux armées. On arrivait à voir loin, un peu au-delà des siècles, et à couvrir presque tout l’espace du globe. 

Les frontières vibraient comme des cordes sensibles au son de la voix des diplomates, qui tenaient le monde entre leurs mains, qui le battaient comme un jeu de carte, et qui pouvaient faire apparaître à tout moment, au dessus des têtes couronnées, l’atout maître de l’imperium, du pouvoir absolu. 

Quiconque a déjà joué à la bataille sait que les plis intermédiaires, comme la plupart des télégrammes diplomatiques, n’ont aucun impact sur le dénouement final et que tout se joue dans les batailles d’as — à Vienne, à Versailles ou à Yalta. Mais pour que le coup réussisse, il faut, comme dans un tour de magie, savoir manipuler correctement les cartes — aimer perdre son temps, parler pour ne rien dire, rédiger des rapports inutiles.

L’art de la diplomatie repose ainsi sur le bavardage et les mondanités stériles.

J’ai rencontré peu de diplomates dans ma vie, mais ce qui m’a surpris, à chaque fois, c’est de voir à quel point ils étaient ennuyeux. Les pires dîners de ma vie je les ai passés avec des diplomates.

Ils sont tenus professionnellement à ne rien dire et à détourner toute question vaguement liée aux intérêts de la France ou à la politique étrangère en général.

Dès que j’avais l’impression que la conversation touchait un point intéressant, ils m'emmenaient ailleurs, vers l’immense recueil d’anecdotes insignifiantes qu’ils devaient avoir appris par coeur — c’était décourageant.

Dans  Proust fait presque de Norpois, le diplomate expert en télégrammes diplomatiques, un précurseur de l’Oulipo : la diplomatie comme littérature à contraintes — tout compte, dans ce langage, et presque rien n’est dit, sinon l’essentiel. On ne se menace pas, on déplace une virgule. On ne se déclare pas la guerre, on omet un adjectif. 

Une conversation de diplomate, c’est à peu près aussi intéressant que de lire des cartes perforées. 

Mais devant l’hôtel de Talleyrand, je me suis dit que l’ennui chocolaté des dîners d’ambassade tenait peut-être à autre chose : s’il est facile, comme les Etats-Unis en 45, de devenir un pays puissant, il est atrocement pénible, atrocement long, de traverser la phase inverse. 

Il n’y a pas spécialement besoin d’être bien éduqué pour administrer la moitié du monde. George Marshall venait d’une petite ville de Pennsylvanie et d’un milieu plutôt modeste. Il a appris le métier de la guerre aux Philippines et dans la baie de Somme. 

Sa carrière, militaire et diplomatique, l’a ensuite emmené aussi loin qu’un conquérant peut aller, aussi loin que César : il a planifié la conquête de la Gaule, l’invasion de l’Europe. C’est logiquement lui qui devait superviser la reconstruction du continent — le grand moment impérial de la politique étrangère américaine. 

Talleyrand, lui, le mieux né, le mieux formé, le plus civilisé des hommes de son temps, fut le premier des diplomates français confronté, au Congrès de Vienne, au phénomène inverse : la contraction soudaine de l’Etat impérial, l’admission forcée d’un soliste dangereux et génial au concert des nations. C’était comme si la France subissait toute entière le destin tragique des plénipotentiaires de Rastatt. 

Rencontrer des diplomates français, un peu perdus, encore, tout autour du monde, c’est aller à la rencontre des dernières frontières de la France comme Etat impérial. 

Je ne me sens jamais senti aussi loin de chez moi qu’au moment où mon interlocuteur me rappelle, par conscience professionnelle ou masochisme, que la France est l’un des seuls pays au monde à posséder une diplomatie universelle.

Emigrés depuis 1792 ou exilés depuis 1815, enfants de diplomates, futurs parents de diplomates, titulaires héréditaires d’un passeport diplomatique bleu foncé qui les rend presque apatrides, c’est peut-être eux, en fait, qui n’en peuvent plus de mes bavardages et de la façon dont je retarde le moment de leur avouer que la France n’existe plus, et que leur exil sera définitif.

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