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Ciel bombardé de Zamalka, dans la Ghouta orientale, le 12 mars 2018

L’astronautique

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Le ciel contemporain est une voûte à croisée d’ogives, une grande cathédrale gothique dont j’ai aperçu, dans la nuit électronique, une arrête normalement invisible.

Ciel bombardé de Zamalka, dans la Ghouta orientale, le 12 mars 2018
Ciel bombardé de Zamalka, dans la Ghouta orientale, le 12 mars 2018 Crédits : MOHAMMED EYAD - AFP

Je n’arrivais pas à dormir lundi soir et j’ai fini par regarder sur Twitter les images d’une pluie de missiles au dessus de Ryad. C’était assez confus, comme des taches lumineuses, mais suffisamment ralenti pour qu’on distingue une forme ogivale : apparemment, celle d’un missile antimissile qui serait revenu frapper en territoire ami.  

J’avais vu passé le jour-même une information selon laquelle Israël aurait activé le Dôme de fer, son bouclier antimissiles. Ça ressemblait à ça, en réalité, ces courtes images que j’avais vu passer comme un rêve : à un objet architectural abstrait, un dôme de fer dont il n’existerait que les pointillés d’un dessin et les structures porteuses à poudre crépitante. Quelque chose entre le feu d’artifice et l’opéra de Sydney — dont on sait que les élytres sont découpées dans une unique sphère. 

La guerre comme rêve architectural : un objet invisible, aérien et transparent qui ne se matérialiserait qu’en cas d’agression, comme variation soudaine de la densité du ciel.  Le ciel contemporain est une voûte à croisée d’ogives, une grande cathédrale gothique dont j’ai aperçu, dans la nuit électronique, une arrête normalement invisible à cause du léger dysfonctionnement d’un bouclier antimissile. 

Je suis tombé un jour, dans la paix surnaturelle de la baie de Saint-Malo, sur le dôme de métal d’un ancien bunker. Une sorte de grès rond et sympathique au milieu du paysage râpeux de la côte granitique. La chose avait même dû être autrefois étrangement molle, comme une motte de beurre, puisqu’on y distinguait, de plus près, les impacts figés de plusieurs obus — les clapots métalliques d’une guerre lointaine qui avait dû faire de ce dôme individuel une entité plus rougeoyante que le ciel saoudien.

Les îlots de la baie se sont mis un instant à ressembler à des éclats de shrapnel ou aux tourelles d’un gigantesque cuirassé englouti — et la paix a évoqué soudain une gigantesque opération de camouflage. J’ai laissé là Twitter — Twitter, la nuit, c’est le sentier de la guerre, le moindre tweet, surinterprété, y prend très vite la signification fatale d’un bâton brisé dans une vieille langue indienne. 

Enfant de la paix, je n’aime pas qu’on ébrèche trop longtemps mon beau ciel de faïence.  Le ciel était tout bleu le 11 septembre 2001 à Manhattan. Bleu comme une vidéo sans signal. Bleu comme la mer juste avant que les nefs des sous-marins s’entrouvrent et déploient leur missiles dans les nervures du ciel pour assurer l’harmonie du cosmos. La dissuasion nucléaire aura tenu, jusque là, de façon encore plus improbable que n’a tenu la voûte du chœur de la cathédrale de Beauvais — le plus élevé des édifices gothiques, si haut que des fissures serpentines remontent, de siècles en siècles, de ses fondations à ses croisées d’ogive, et menacent l’intégrité du monument. 

Les gens se moquent, de toute façon, des autres élévations possibles. L’éternité de l’âme n’est plus un sujet pour personne, les touristes se pressent à Saint-Pierre-de-Rome pour monter en haut du dôme — et, ayant échangé en vain un ciel contre un autre, s’écrasent les uns sur les autres dans les escaliers piranésiens de sa double coque aveugle. 

Mais les choses, peut-être, ne finissent pas si mal dans notre ciel intermédiaire — ni tout à fait sacré car c’est un artefact, ni tout à fait humain car il a pour clé de voûte l’idée d’apocalypse. Je ne vais pas revenir sur le destin de von Braun, le Quasimodo de cette cathédrale, gargouille nazie devenue un héros de l'Amérique — accroché à la voûte du ciel nucléaire. Celui-ci présente d’ailleurs le cas à peu près unique d’un destin tragique inversé, d’un Faust devenu aussi candide que Pierrot. Le destin d’un autre rocket man, moins chanceux, a lui basculé il y a exactement un siècle, quand un obus a traversé la voûte de l’église Saint-Gervais, à Paris, après un vol parabolique de plus de 100 kilomètres. 

Gerald Bull, un ingénieur canadien, aura passé sa vie à perfectionner l’arme mystérieuse, certain de pouvoir l’utiliser un jour pour satelliser de petites charges. On l’a retrouvé assassiné à Bruxelles, un peu avant la Guerre du Golfe : le balisticien romantique, grand lecteur de Jules Verne, venait de commettre son unique erreur de calcul et de vendre sa sarbacane géante à Saddam Hussein.

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