LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Statue de Gustave Flaubert

Les écrivains normands

3 min
À retrouver dans l'émission

La Normandie : le Valhalla des lettres françaises.

Statue de Gustave Flaubert
Statue de Gustave Flaubert Crédits : G?rald MORAND-GRAHAME / Contributeur - Getty

Criquebec, Caudebec, Foulbec, Balbec : on fait difficilement plus normand comme nom d’écrivain que Houellebecq. Même Flaubert et Maupassant sonnent moins bien. La Normandie : le Valhalla des lettres françaises. 

Ma statue de Flaubert préférée se trouve à Barentin, au bord de la route, éternellement mouillée, qui relie Yvetot à Rouen et qui plonge là à pic dans la vallée de l’Austreberthe, parallèlement au beau viaduc en brique rouge qui fait la fierté des barentinois, dont j’ai été, jadis. On vient de laisser, à gauche, le mystérieux, le tentaculaire complexe aquatique de l’Atréamont et on n’est pas remonté encore sur le plateau commercial où veille, célèbre dans toute la Seine-Maritime, une énorme Statue de la Liberté en résine. Mais soudain, Flaubert est là, comme un radar automatique et en marbre si blanc qu’on dirait du plâtre, Flaubert est là et on sait qu’il nous déteste, qu’il nous trouve encore plus bêtes en voiture qu’en calèche, qu’il n’en peut plus de nous, de nous qui l’adorons bien au-delà du ridicule. 

Mais sans vouloir attenter à sa gloire automatique, je dois faire part de la théorie assez réjouissante d’un philosophe un peu oublié, Jean Guitton, philosophe dont ma génération sera peut-être la dernière à se souvenir, à cause d’un sketch des Guignols, pendant la campagne de 1995, qui mettait en scène un Chirac hystérique tentant de se présidentialiser en citant le vieux philosophe  — la survie parfois tient à très peu de chose : "Comme disait Jean Guitton”, répétait la marionnette, comme disait Jean Guitton, il faut en finir avec le mythe d’un Flaubert jetant des mots à pas comptés sur une feuille plus blanche qu’une page de Mallarmé : si Flaubert a su devenir ce styliste expert, cet ennemi si connu des allitérations, ce génie du point-virgule et de la concordance des temps, c’est avant tout parce qu’il travaillait vite, sans doute d’un seul jet, et que cela lui dégageait des heures de temps libre qu’il pouvait agréablement passer à torturer la langue et à disséquer la syntaxe. 

Le Flaubert de Barentin, avec sa physionomie vigoureuse, est en tout cas un génie énergique et qui va à l’encontre de cette petite mythologie française qui ferait des normands, vainqueurs, toujours par KO, au jeu du ni oui ni non, d’éternels indécis. 

A moins d’imaginer que l’ironie de Flaubert serait la manière qu’il aurait trouvé de toujours gagner à ce jeu, une sorte gymnastique intellectuelle qui lui aurait permis de s’imposer, au Croisset et partout ailleurs, comme un maître de l’ambiguïté — de la même façon qu’il doit exister, si j’en crois mon ami du Havre, un champion du monde de domino à Goderville. 

A sa façon le nuancé Houellebecq, adepte des généralités maussade et des phrases définitives timorées par les adverbes « évidemment » ou « naturellement » est bien un écrivain normand. N’a t’il pas expliqué d’ailleurs, dans un commentaire à l’œuvre du linguiste Jean Cohen, son Jean Guitton à lui, que la poésie, cette autre façon de jouer au ni oui ni non, était, en tant qu’acception totale de la présence au monde, en-deçà du principe de bivalence ? 

Houellebecq, en cela plus polémiste que poète, se permet néanmoins des mots très durs, dans son dernier livre sur l’industrie laitière normande. 

Autant je peux me retrouver sur sa vision décliniste des fromages à pâtes dures, et du Fol’Epi en particulier — c’est peut-être le plus mauvais fromage que j’ai jamais goûté — autant je le trouve injuste sur le portrait qu’il dresse, en filigrane, du groupe Savencia. Je suis justement passé à Condé-sur-Vire l’autre jour, Condé-sur-Vire où le groupe possède ce qui est peut-être son vaisseau amiral, une immense usine Elle & Vire, rachetée en 1992. 

J’étais venu visiter en famille la curiosité géologique voisine, les schistes feuilletés des roches du Ham, magnifié ce jour là par le spectacle friedrichien d’un jeune normand en tenue de motocross venu fumer de l’herbe sur un aplomb rocheux de plusieurs dizaines de mètres, quand la fermeture hivernale du petit restaurant panoramique nous avait obligé à rejoindre le petit centre ville, à la recherche d’un boulangerie ouverte — c’était le lendemain de Noël et il y avait une crèche sur la couverture de La Manche Libre

Le beurre des sandwichs était naturellement délicieux. 

Mais ce que je n’oublierais pas c’était la splendeur de l’usine, visible à des kilomètres et aux cuves de lait si hautes qu’elles encerclaient, littéralement, pure vision de cocagne, le petit château d’eau : ici le beurre est plus abondant que l’eau, la crème plus grasse que le ciel. Et comme à Barentin, le héros de cet autre valhalla normand avait sa statue à l’entrée du village. 

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......