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Symbole du vote européen

Les élections européennes

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C’était mes cinquième européennes, j’aurais 40 ans l’année prochaine, et je ne savais toujours pas pour qui j’allais voter

Symbole du vote européen
Symbole du vote européen Crédits : traffic_analyzer - Getty

C’était mes cinquièmes européennes dans quelques jours, j’avais rendez-vous chez Gibert avec un ami cinéaste spécialiste du marasme politique actuel et j’étais en avance. Je me suis exalté tout seul devant une carte qui montrait l’avancée des alliés en Normandie au soir du 6 juin 44 : rien ne m’enchante plus que la Bataille de Normandie, ma croyance aux américains libérateurs demeurera toujours intacte. Même si je sais que lentement Stalingrad s’impose à mes contemporains comme une meilleure bascule, un évènement plus grave. Et que je vois ici ou là reparaître l’opération Overlord sous le nom ambigu, mais techniquement exact de projet amphibie d’invasion de l’Europe. L’invasion de l’Europe par les Américains, plutôt que sa libération des nazis : on n’est plus loin très sémantiquement de ces théories qui font de Monnet un agent de la CIA, et de l’Europe de Bruxelles la véritable cellule stay-behind de l’opération Gladio. Et soudain par association de pensée j’ai eu envie d’acheter le dernier livre de Philippe de Villiers, dont le titre, je l’avoue, me ravi : ‘J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu’. J’étais de toute façon en avance et j’ai filé dans les étages, où j’ai hésité entre deux livres qui me donnaient également envie, l’un du conservateur britannique Roger Scruton, appelé ‘L’erreur et l'orgueil’, sur lequel on voyait les têtes de Badiou, Foucault et Derrida, qui s’apprêtaient clairement à passer un sale quart d’heure. L’autre étant une réédition de ‘La sainte famille, de Marx et Engels’, génialement sous-titré ‘Critique de la critique critique’ — et c’était comme un entresol secret qui apparaissait entre l’étage de l’histoire et celui de la sociologie critique. 

C’était mes cinquièmes européennes, j’aurais 40 ans l’année prochaine et je ne savais toujours pas pour qui j’allais voter. 

Je suis remonté vers le nord par la Galerie Vivienne où j’ai croisé un ami diacre orthodoxe, qui buvait un verre avec un chevalier du Saint Sépulcre, un typographe situationniste, un acteur que j’avais découvert adolescent dans le rôle d’un étudiant fasciste et le mystérieux Juan Branco, avec qui nous avons parlé, comme d’une maîtresse commune, de Xavier Niel, le héros de notre premier livre. 

On avait aussi évoqué la fortune indécente de Bernard Arnault, et j’étais embêté, à cause d’un autre ami, à la moralité irréfutable, qui travaille chez LVMH, et dont pas un des aspects de la vie ne m’a jamais semblé déroger à une éthique exacte. La seule chose immorale que je lui ai vu faire, c’était le jour, il y a déjà 20 ans, où invité à déjeuner chez ses parents, dans l’une des maisons les plus propres et les mieux tenues que j’ai vu, il a soudain, à la fin du repas, secoué la nappe sur le sol immaculé de la cuisine — mais c’était pour aussitôt passer l’aspirateur. La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, c’était le jour de ses 40 ans : il était en Allemagne, il y avait eu de la neige le matin quand il avait visité le camp de Buchenwald, et il sortait du musée du Bauhaus de Weimar. 

Je ne pouvais pas laisser Juan Branco dire que mon ami était une personne mauvaise car il avait aidé Bernard Arnault à amasser sa gigantesque fortune — je voyais bien sur le raisonnement, mais je n’avais ni envie, ni raison de le suivre.

Je ne savais pas ce que je ferais, moi, le jour de mes 40 ans, et je ne savais pas pour qui j’irais voter dimanche. 

Une connaissance m’a fait part d’une stratégie étrange : voter pour le Rassemblement National et faire ainsi comprendre à Macron qu’on refusait son piège trop facile du vote républicain automatique. Ce n’est pas la bêtise, qui fait la force de l’extrême droite, c’est aussi ce genre de brutales envolées théoriques du citoyen ordinaire — ce qui me ramène à mon ami de Gibert, qui soutient avec Orwell que ce sont toujours les intellectuels qui trahissent en premier lieu.

Je suis allée déjeuner chez mon grand-oncle socialiste à Pantin, avant d’aller voter : c’est la personne que je connais qui est passée le plus près de devenir prêtre, lui seul pourrait m’aider peut-être. Mais peut-on encore être de gauche quand on est, même malgré soi, un gentrificateur ? 

Je suis enfin rentré dans l’isoloir, avec tous les bulletins. 

Le bon s’est déchiré en rentrant dans l’enveloppe. J’ai dû ressortir et le reprendre. Et si tout le monde n’avait pas encore vu pour qui j’allais voter, mon isoloir a soudain volé en éclat : le citoyen en moi était soudain encore plus nu que l’empereur du conte.

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