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Emballages Kellogg's

"Tout ce que je sais de la nature je l’ai appris devant une boite de Country Store"

4 min
À retrouver dans l'émission

Les emballages Kellog's ont des effets insoupçonnés sur l'esprit des enfants...

Emballages Kellogg's
Emballages Kellogg's Crédits : Jeff Greenberg / Contributeur - Getty

Country Store, sans aucun accent, c’était l'interprétation magistrale qu’avait livré Kellogg’s de l’ennuyeux muesli : des flocons d’avoine qui s’effritaient en sucre pur, des noisettes, des pétales de maïs, des petits cubes de pommes et des raisins secs en nombre compté, à la rareté spectrale et presque entièrement camouflés, comme des comètes recouvertes de neige, par la poussière d’avoine.

J’étais assez petit encore pour pouvoir m’entourer de boîtes de céréales et petit-déjeuner en réalité virtuelle. Et ce n’était ni la grenouille des Smacks caramélisés ni le tigre des Frosties glacés qui avaient ma préférence, pour l’écran principal, mais bien le plus petit et le plus sobre magasin de campagne de mes Country Store. 

L’emballage des Country Store était alors mieux composé qu’une planche de Tintin. 

Les précieux ingrédient étaient isolés dans les casiers en bois d’une épicerie de cocagne, on sentait la plaine fertile, le midwest infini tout autour, les noisettes dégringolaient en cascades, les pommes étaient brillantes, les épis d’avoines avaient l’air de sortir d’un tableau de Poussin. 

Je petit-déjeunais devant un version augmentée des Géorgiques, la terre était fertile, féconde et généreuse et ni la vision plus tardive, sur un quai brumeux du port allemand de Brême, d’immenses silos à céréales siglés d’un Kellogg’s rouge, ni les questionnements plus récents sur les dangers du sucre, des OGM ou des pesticides, ne parviendraient pas à me faire oublier ce premier aperçu des coulisses bienveillantes de l’industrie agroalimentaire. 

J’aimais mes Country Store, comme j’aimais ce lait qui venait d’un alpage stylisé sur lequel brillait un soleil insolent, ces camemberts sur lesquels s’étaient penchés ces deux fées mayennaises, cette laitière en robe jaune, cette vache infinie qui réapparaissait sur sa boucle d’oreille.

J’ai presque appris à lire devant des emballages. Je lisais tout, les ingrédients, les calories, les dates de péremption, les conseils de préparation. Je sais de toute éternité qu’il faut que le lait soit froid pour garder les céréales bien croustillantes et de préférence demi-écrémé — moins de matière grasse mais autant de calcium.

Plus étrangement je me souviens qu’à l’âge de 6 ans j’avais découvert l’existence d’une multinationale tentaculaire présente dans à peu près tous les secteurs économiques, de la lessive à l’agroalimentaire, du dentifrice aux produits ménagers. Il ne s’agissait ni d’Unilever, ni de Procter & Gamble, mais d’une entreprise mystérieuse appelée Poids net. 

C’était l’époque révolue des barils de lessive en forme de cylindres —  une époque qui me parait presque aussi éloignée que celle des amphores ou des bidons de lait en aluminium.

Si les amphores ont largement disparus — je crois que les dernières amphores que j’ai vues étaient vendues comme accessoires dans une boutique d’aquariophilie — les bidons en aluminium sont plus fréquents : ils servent, à côté des Parmesans en plastique, d’éléments de décors dans les fromageries qui veulent paraître artisanales. 

On n’est pourtant pas loin de l’anachronisme : ce sont déjà des objets industriels, plus proches des formes fuselées de l’aéronautique que des tabourets en bois des fermières du bon vieux temps.

Mais les Trentes Glorieuses, fétichisées, sont déjà considérées comme un âge d’or de la gastronomie française, et on rentre aujourd’hui dans une boucherie presque comme dans un musée : la douceur du papier à jambon, l’aluminium clinquant de la machine à steak, le balancement lugubre des demi-cochons, le galbe froid des vitrines, tout cela nous rend anormalement mélancolique. 

Nos plus vieux souvenirs du monde de la campagne sont déjà tout empreints d’un imaginaire industriel.

L’objet le plus ancien, le plus énigmatique, de la ferme de mon grand-père c’est le compresseur électrique de l’ancienne laiterie.

Et l’image la plus précise qu’il me reste de l’époque où la ferme était encore en activité c’est celle de la diode rouge clignotante, dans une cave sombre, de l’électriseur de clôture, et de son nom qui finissait, comme à peu près tout en ces années là, par le nombre 2000.

Je crois d’ailleurs, il faudrait que je vérifie sous hypnose, que mon plus ancien souvenir, que le premier objet que j’ai distinctement vu, c’est une banane jaune pâle en plastique dans le coin cuisine de la crèche où j’ai commencé, timidement, à mener une existence indépendante. 

Ce devait être en 1982, à la préhistoire de l’âge du plastique, juste avant que le monde, océan compris, ne se referme sur nous comme un emballage étanche.

Chroniques

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La Chronique de Jean Birnbaum

La chronique de Jean Birnbaum du jeudi 04 octobre 2018
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