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Pièce romaine biface 289 av-JC

Les études qualitatives

3 min
À retrouver dans l'émission

Nous sommes des deux côtés de la pièce, du grand miroir sans tain de la démocratie, à l’intérieur et au dehors.

Pièce romaine biface 289 av-JC
Pièce romaine biface 289 av-JC Crédits : DEA / A. DE GREGORIO - Getty

Les grands navires vraquiers, avec leurs chargements de sable, de céréales ou de minéraux se liquéfient parfois jusqu’à disparaître dans l’océan : leurs cargaisons granuleuses, mystérieusement entrées en résonance avec la houle, seraient devenues liquides et se seraient soudain dressées, dans la soute, comme une vague intérieure qui, en se figeant, asymétrique, aurait déséquilibré le bateau jusqu’au naufrage. 

On m’a aussi raconté l’histoire, voisine et inversée, d’un bateau de bitume — une arche radicalisée — capturé, au large de l’Afrique, par des pirates qui en auraient éteint les chaudières, et imprudemment vitrifié le chargement. 

Il est enfin connu qu’on ne doit pas nager dans un silo de blé, les voûtes de soutènement invisibles formées en dessous du nageur kierkegaardien par la libre répartition des charges pouvant à tout moment crever et l’engloutir comme une souris morte. 

La politique est un fluide non-newtonien dont les propriétés nous échappent largement : comme cet innocent nageur démocrate, nous ne savons jamais comment la chose va réagir, si nous allons être emportés par les grandes marées intérieures d’une révolution ou figés dans l’ambre de la réaction. 

Et c’est l’image qu’on se plaît à avoir, de la politique, dans nos sociétés évoluées et hypersensibles, démocratiques et imprévisibles.

Craignant l’accident, nous l’avons organisé en lui donnant la forme du suffrage universel — pour pouvoir dire aussitôt que le peuple votait décidément très mal.

Le mauvais vote du peuple : c’est même devenu l’unique événement de notre vie politique, son inévitable, sa dégoûtante, sa trop attendue manifestation première.

Nous sommes des deux côtés de la pièce, du grand miroir sans tain de la démocratie, à l’intérieur et au dehors. On nous a réunis là pour échanger sur nos intuitions politiques et commenter librement la politique du gouvernement ou la stratégie de l’opposition. Mais nous sommes aussi ceux qui regardent et qui prennent des notes, ceux qui ont commandé cette enquête qualitative et ceux qui l’ont organisée. 

J’ai goûté, il y a 20 ans, différents cocktails au Malibu dans le cadre d’une étude qualitative — la marque, clairement, voulait se relancer. Je déteste le goût de la noix de coco et je n’ai plus jamais retouché au Malibu, dont j’ignore la part de marché actuelle dans le monde assassin de l’industrie des liquoreux. 

Plus significative est mon expérience avec la brandade de morue : j’en ai testé toute une matinée, pour une marque inconnue. C’était salé et fade. Ma mère, en tout cas, avait trouvé l’idée excellente, et elle avait fait, au déjeuner, sa propre brandade de morue, que j’avais dévorée avec un appétit égal.

On est là dans le rêve platonicien d’un sondeur : les opinions, timides et matinales, pourraient traverser le mur sans tain de la caverne, par une opération de magie filandreuse, électorale et dialectique,  et venir s’incarner dans de robustes plats du midi, ou dans des urnes transparentes.

Loin de moi l’idée de reprocher à ma mère d’avoir manqué d'imagination culinaire ou aux sondeurs d’être de piètres stratèges, mais je pense néanmoins qu’on se trompe de méthode.

Pour le dire autrement, on fait de la magie, pas de la politique : les idées politiques n’ont pas les vertus ubiquistes d’une vulgaire brandade. 

Cela est frappant encore avec les gilets jaunes, et la surabondance causale qu’on prête au mouvement : la politique ne naît pas d’un trop plein, d’un surcroît d’énergie dans le réservoir des passions populaires, ce n’est jamais un objet statistique, et ce pour une raison très simple : la politique n’est pas une propriété émergente, un sous-produit de la colère, un résidu d’humeur. 

Elle est sa propre cause, son propre champ, rationnel et autonome — elle est l’autonomie elle-même.

J’ai feuilleté justement,  à ce propos, le livre de Steven Kaplan sur l'histoire de la boulangerie française au 18e siècle, et je me suis agacé de ce qu’il joue, sans y aller vraiment, avec cette intuition en apparence géniale : que de la mauvaise qualité du pain à la prise de la Bastille, il existerait un lien irréfutable. La thèse, appétissante, est à peu près la même que celle qui fait des gilets jaunes des allégories de leurs rond-points : elle est scandaleusement fausse.

Car la politique est par définition l’articulation même de notre pensée, l’objet le plus net que nous sommes capables de concevoir.

Et comme telle, elle n’est pas réductible à autre chose qu’à elle même, ni à la sociologie saumâtre de ma brandade, ni à l’historicisme liquoreux des mes malibus, ni à la qualité des farines.

La politique est une catégorie entière, et peut-être la plus haute de toutes les catégories : celle de la liberté de pensée.

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