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Portrait et lettres de Charles Darwin exposés au Jardins botaniques royaux de Kew, à Londres

Les expériences de pensée

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Pourquoi n’existe-t-il pas, en biologie, d’expériences de pensée comme en physique ?

Portrait et lettres de Charles Darwin exposés au Jardins botaniques royaux de Kew, à Londres
Portrait et lettres de Charles Darwin exposés au Jardins botaniques royaux de Kew, à Londres Crédits : Peter Macdiarmid - Getty

Je suis tombé sur un article scientifique au titre si génial que j’ai failli ne pas lire pour ne pas nuire à son pouvoir d’évocation. Ses deux auteurs, Guillaume Schlaepfer et Marcel Weber, posaient une question toute simple : pourquoi n’existe-t-il pas, en biologie, d’expériences de pensée comme en physique ? 

Une expérience de pensée en physique, tout le monde voit à peu près ce que c’est : un petit laboratoire mental, un protocole intuitif qui permet de tester des hypothèses autrement inatteignables. Si la pomme pénétrait à travers la Terre, ne décrirait-elle pas autour de celle-ci une ellipse écrasée dont l’orbite de la Lune n’est que la version dépliée ?  Si nos pieds touchent le sol d’un ascenseur est-ce parce que la Terre nous attire ou parce que celui-ci accélère ?  Nos bras s’écarteraient-ils si nous tournions sur nous-mêmes dans un univers vide où nous serions le seul référentiel, ou bien ne s’écartent-ils qu’en vertu de l’attraction des galaxies lointaines ?  

La biologie semble spontanément moins propice à ces fantasmes heuristiques sublimes et dépeuplés. La vie est peut-être trop capricieuse pour l’imagination des hommes, elle ressemble, spontanément, plus à un accident spectaculaire qu’à un état spontané d’organisation de la matière. La vie, ce sont les joints noircis de la paillasse physique, l’araignée parasite dans le télescope de L’étoile mystérieuse, la belette qui vient s’électrocuter dans les anneaux du LHC, la moisissure universelle qui vient perturber les mouvements de la Terre — les grands arbres de la forêt tropicale comme des coups de griffes à travers les équations physiques.  

Il est absurde pour les hommes, écrit Kant, d’espérer que puisse naître un jour quelque Newton qui fasse comprendre la simple production d’un brin d’herbe selon les lois de la nature qu’aucune intention n’a ordonnée. Il faut au contraire absolument refuser cette intelligence aux hommes.

La seule alternative, concède-t-il, serait d’imaginer la vie créée par un démiurge esthète — expérience de pensée d’assez faible portée explicative. La biologie a évolué, pourtant depuis Kant, contemporain et adversaire du mesmérisme et de l’élan vital. La théorie de l’évolution et la découverte de l’ADN ont relancé la recherche d’un principe général du vivant, d’un moteur régulier capable de générer ses grandes incertitudes. La biologie contemporaine est remplie d’expériences de pensée profondes et dérangeantes, comme la théorie du gène égoïste de Dawkins, pour laquelle le vivant tel que nous le connaissons n’est que la machinerie qu’utilise l’ADN pour se répliquer. 

L’idée avait déjà été formulée par Samuel Butler un siècle plus tôt : "la poule, écrivait-il, n’est que le moyen qu’a trouvé l’œuf pour se reproduire."  Ce renversement génial de perspective, cette révolution copernicienne de la biologie, Samuel Butler en a d’ailleurs imaginée une autre, plus radicale encore, quand il imaginait, dans Darwin Among the Machine, que c’étaient des lois similaires qui nous avaient fait passer de l’amibe au mammifère, du réveil-matin à la locomotive.  

L’hypothèse générale de Darwin repose peut-être elle-même sur une expérience de pensée. Le double mécanisme qu’il découvre — variation permanente et survie du plus apte — exige en effet une ressource qui lui fait fondamentalement défaut au moment où il écrit L’origine des espèces : il manque de temps. Son mécanisme est parfait, mais il n’a nulle part où se poser car la Terre est trop jeune. L’évolution est trop lente pour tous les âges supposés de la Terre. L’expérience de pensée fondamentale de Darwin aura ainsi consister à imaginer une Terre véritablement antédiluvienne, à une époque où 6000 ans paraissaient déjà beaucoup. Ses derniers travaux, beaucoup moqués, porteront d’ailleurs sur l’étude même du temps, de sa longueur presque infiniment extensive : il observera une dalle de pierre, prise dans les courants de convection de la digestion des lombrics, s’enfoncer lentement dans le sol. Expérience qui englobe tous les âges de la Terre, qui s’étend sur toutes la palette de la connaissance humaine, de l’empirisme robuste de la dalle de pierre à la vision presque mythologique d’une planète régulièrement ingurgitée par un ver géant — de l’expérience empirique on passerait lentement à l’espace cosmologique d’une expérience de pensée.  

J’ai découvert enfin, en finissant par lire mon prolifique article, une fascinante expérience de pensée, celle du démon de Darwin, imaginé par le statisticien Fisher : ce serait un individu qui aurait réalisé, d’un coup, tout son potentiel évolutif — que plus rien ne viendrait contraindre et qui ne mourrait jamais. Si l’idée de Fisher était d’inciter les darwinistes à expliquer pourquoi cet individu n’était pas une solution valable de leurs équations, il est singulier de voir le monstre réapparaître chez les plus darwiniens de nos contemporains, les transhumanistes.

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