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Des enquêteurs font leurs premières investigations, le 31 mai 2003 à Tilly-sur-Seulles, devant un pavillon dans lequel un père de famille a tué ses deux enfants, âgés de 3 et 5 ans, avant de retourner l'arme contre lui.

Les faits-divers

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ll y a deux façons de s’intéresser aux faits divers : pour les gouffres de l’âme ou pour les paysages.

Des enquêteurs font leurs premières investigations, le 31 mai 2003 à Tilly-sur-Seulles, devant un pavillon dans lequel un père de famille a tué ses deux enfants, âgés de 3 et 5 ans, avant de retourner l'arme contre lui.
Des enquêteurs font leurs premières investigations, le 31 mai 2003 à Tilly-sur-Seulles, devant un pavillon dans lequel un père de famille a tué ses deux enfants, âgés de 3 et 5 ans, avant de retourner l'arme contre lui. Crédits : MYCHELE DANIAU - AFP

Il y a deux façons de s’intéresser aux faits divers : pour les gouffres de l’âme ou pour les paysages. J’aurais bien sûr tendance à préférer la seconde. Un préjugé, sans doute : la surface de la terre, où se commettent les crimes, me semble plus variée que la surface de l’âme. 

Aussi tourmenté, aussi pervers que puissent être les cerveaux criminels, on reste un peu en-deçà des plissements hercyniens ou de l'orogenèse alpine.  Les détails sordides des affaires criminelles montrent les pénibles efforts que font les meurtriers pour personnaliser leurs crimes.  Mais le fait divers est toujours une vaine tentative d’individualisation du crime universel : par-delà les détails vestimentaires, les protocoles meurtriers, les antécédents du criminel, les singularités des enquêtes, les affaires se ressemblent toutes. 

Le mal est identique à lui-même et les meurtriers répètent les mêmes scènes, aussi grotesques, aussi invraisemblables soient-elles. Le comédien est toujours le même, qu’il joue Patrick Henry, apparu à la télévision pour réclamer la tête de l’assassin du petit Philippe Bertrand, qu’il joue David Hotyat, commentant au journal de 20h la disparition de la famille habitant le chalet voisin, ou qu’il joue cet époux en larme, entre ses beaux-parents, quelques mois avant qu’il avoue le meurtre de sa femme.  

C’est par l’espace, en réalité, que les faits divers s’individualisent et que le crime universel rencontre le particulier. Le crime est une entité géographique. Tous les arrondissements de Paris, tous les départements de France ont leurs guides criminels.   Le plus grand meurtrier en série de la France contemporaine, Francis Heaulme, a reçu le surnom de Routard du crime. 

La carte de France des faits divers ressemble à un corps poignardé dans la nuit. Les coups tombent les uns après les autres dans les lieux les plus insolites.  Les caméras aux jambes d’araignées s’installent, loin des rubans plastifiés de la police scientifique, derrière les cheveux d’anges des petits bois isolés d’où elles filment au téléobjectif l’exhumation des corps. Le meurtrier est parfois présent — on le reconnait à son gilet pare-balles : le monde des hommes est plus imprévisible que celui des choses.  L’effroi du procureur, pourtant, pendant la conférence de presse, dissimule mal le caractère routinier de la chose : le crime est si bien installé dans le paysage humain qu’il a des salariés.  

Le paysage terrestre est plus surpris. Rien n’avait préparé cette maison à servir de scène de crime, rien n’avait destiné cette terrasse à servir de sépulture. Les voisins n’ont rien vus et les caméras ne filment pas grand-chose. Des volets fermés, un panneau d’entrée dans un village, la vie indifférente. Les remous d’un cours d’eau, au passage d’un pont, inspirent un cadreur amateur de haïku.  

Les faits-divers constituent l’une des seules occasion qu’a trouvé la télévision de filmer l’insignifiance : si ce qui est filmé n’a aucun intérêt c’est qu’il s’est passé, en-dessous de l’image, quelque chose d’affreux. Je ne suis pas certain, pourtant, que les faits divers ne possèdent pas une géographie propre. Les crimes de mon enfance, ceux des Faites entrer l’accusé devenus mythiques, semblent se dérouler tous dans la même diagonale du vide, une sorte de rift profondément marqué par la désindustrialisation, le chômage et l’alcoolisme. 

L’adjudant Chanal, la terreur de Mourmelon, ou Emile Louis, le boucher de l’Yonne, ont exercé le mal à la périphérie du monde.  Le crime aime les seuils, les cuesta et les petits décrochements du sol où survit la forêt hercynienne. Il n’a pas besoin de gouffres immenses. Les cadavres sont minuscules, surtout ceux des enfants. Les tueurs en série sont d’assez bon lecteurs du paysage.  Ils connaissent les anomalies géologiques les plus marquantes de leur région d’exercice. L’un d’eux vient d’indiquer aux enquêteurs l’existence d’un petit ravin en bordure du massif de la chartreuse. C’est là qu’il avait découvert, en venant pêcher avec ami en 2009, le squelette d’un homme disparu. Les corps d’une famille nantaise suppliciée ont été retrouvés, à plus de 200 kilomètres de la scène de crime, au fond du Finistère, dans un ferme enfouie de la vallée de l’Aulne. La dernière image connue de Xavier Dupont de Ligonnès a été prise par distributeur à quelques centaines de mètres du mystérieux rocher de Roquebrune, une montagne truquée par tout un réseau de failles souterraines.  Michel Fourniret, l’ogre de Ardennes, ira jusqu’à acheter un château pour dissimuler les corps de plusieurs de ses victimes sur sa propriété : l’homme à la camionnette blanche était soudain rattrapé par son hybris géographique.

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